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Tome premier.
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POLYEUCTE, ACTE I, SCÈNE I.

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où il était par l’exemple du bon larron, qui en un momentmérita le ciel, bien qu’il n’eût pas reçu le baptême; aussi-tôt notre martyr, plein d’une sainte ferveur, prend l’éditde l’empereur, crache dessus, et le déchire en morceauxqu’il jette au vent ; et voyant des idoles que le peuple por-tait sur les autels pour les adorer, il les arrache à ceux quiles portaient, les brise contre terre, et les foule aux pieds,étonnant tout le monde et son ami même par la chaleurde ce zèle, qu’il n’avait pas espéré.

Son beau-père Félix, qui avait la commission de l’em-pereur pour persécuter les chrétiens, ayant vu lui-mêmece qu’avait fait son gendre, saisi de douleur de voir l’es-poir et l’appui de sa famille perdus, tâche d’ébranler saConstance, premièrement par de belles paroles, ensuitepar des menaces, enfin par des coups qu’il lui fait donnerpar ses bourreaux sur tout le visage : mais n’en ayant puvenir à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pau-line, afin de voir si ses larmes n’auraient point plus depouvoir sur l’esprit d’un mari que n’avaient eu ses arti-fices et ses rigueurs. Il n’avance rien davantage par là; aucontraire, voyant que sa fermeté convertissait beaucoupde païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt futexécuté sur l’heure; et le saint martyr, sans autre baptêmeque de son sang, s’en alla prendre possession de la gloireque Dieu a promise à ceux qui renonceraient à eux-mêmespour l’amour de lui.

Yoilà en peu de mots ce qu’en dit Surius : le songe dePauline, l'amour de Sévère, le baptême effectif de Po-lyeucte, le sacrifice pour la victoire de l’empereur, la di-gnité de Félix que je fais gouverneur d’Arménie, la mortde Néarque, la conversion de Félix et de Pauline, sontdes inventions et des embellissements de théâtre. La seulevictoire de l’empereur contre les Perses a quelque fonde-ment dans l’histoire; et sans chercher d’autres auteurs,elle est rapportée par M. Coeffeteau dans son Histoireromaine; mais il ne dit pas, ni qu’il leur imposa tribut,ni qu’il envoya faire des sacrifices de remercîment enArménie.

Si j’ai ajouté ces incidents et ces particularités selonl’art, ou non, les savants en jugeront; mon but ici n’estpas de les justifier, mais seulement d’avertir le lecteur dece qu’il en peut croire.

PERSONNAGES.

FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d’Arménie.

POLYEUCTE, seigneur arménien, gendre de Félix.

SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l’empereur Décie.

NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Polyeucte.

PAULINE, fille de Félix, et femme de Polyeucte.

STRATONICE, confidente de Pauline.

ALBIN, confident de Félix.

FABIAN, domestique de Sévère.

CLÉON, domestique de Félix.

Trois gardes.

La scène est à Mélitène, capitale d’Arménie, dans le palaisde Félix.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE.

POLYEUCTE, NÉARQUE.

NÉARQUE.

Quoi ! vous vous arrêtez aux songes d’une femme !De si faibles sujets troublent cette grande âme 1 !

Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvéS’alarme d’un péril qu’une femme a rêvé 1 !

POLYEUCTE.

Je sais ce qu’est un songe, et le peu de croyanceQu’un homme doit donner à son extravagance,

Qui d’un amas confus des vapeurs de la nuitForme de vains objets que le réveil détruit ;

Mais vous ne savez pas ce que c’est qu’une femme ;Vous ignorez quels droits elle a sur toute l’âme 3Quand, après un long temps qu’elle a su nous charmer,Les flambeaux de l’hymen viennent de s’allumer.Pauline, sans raison dans la douleur plongée,

Craint et croit déjà voir ma mort qu’elle a songée 4;Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais,

Et tâche à m’empêcher de sortir du palais.

Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes;

Elle me fait pitié sans me donner d’alarmes;

Et mon cœur, attendri sans être intimidé,

1 Des songes qui sont des sujets. Il était aisé de commenceravec plus d’exactitude et d’élégance; mais la faute est très-lé-gère. (V.)

1 Le mol de rêver est devenu trop familier ; peut-être ne l’é-tait-il pas du temps de Corneille. Il faut observer qu'il avait déjàl’art de varier son style ; il nous avertit même dans ses examensqu’il l’a proportionné à ses sujets. Toutes les pièces des autresauteurs paraissent jetées dans le même moule. Il faut convenirpourtant qu’un connaisseur reconnaîtra toujours le même fondsde style dans les pièces de Corneille qui paraissent le plus di-versement écrites : c’est en effet le même tour dans les phrases,toujours un peu de raisonnement dans la passion, toujours desmaximes détachées, toujours des pensées retournées en plusd’une manière. C’est le style de Rotrou, avec plus de force,d’élégance et de richesse. La manière du peintre est visible,quelque sujet que traite son pinceau. (V.)

3 Ce mot toute est inutile, et fait languir le vers; une vaineépithète affaiblit toujours la diction et la pensée. (V.)

4 On ne peut dire que dans le burlesque songer une mort.(V.)

Nous pouvons nous tromper; mais nous croyons entrevoirquelque différence entre songer une mort, expression quenous ne balancerions pas à condamner, si elle était employéedans un sens absolu, et cette mort de Polyeucte que Pauline avéritablement songée, puisqu’elle a cru la voir en songe. Sont-niare aliquem était une expression latine très-usilée pour direvoir quelqu’un en songe : somniare mortem aîicujus se diraitdonc également, et c’est précisément l’expression de Corneille.(PO