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POLYEUCTE, ACTE II, SCÈNE IV.
Vous voyez clairement que votre songe est vain ;Sévère ne vient pas la vengeance à la main.
PAULINE.
Laisse-moi respirer du moins, si tu m’as plainte :
Au fort de ma douleur tu rappelles ma crainte;Souffre un peu de relâche à mes esprits troublés,
Et ne m’accable point par des maux redoublés.STRATONICE.
Quoi! vous craignez encor ?
PAULINE.
Je tremble, Stratonice;Et bien que je m’effraie avec peu de justice,
Cette injuste frayeur sans cesse reproduitL’image des malheurs que j’ai vus cette nuit.
STRATONICE.
Sévère est généreux.
PAULINE.
Malgré sa retenue,
Polyeucte sanglant frappe toujours ma vue.
STRATONICE.
Vous voyez ce rival faire des vœux pour lui.
PAULINE.
Je crois même au besoin qu’il serait son appui :
Mais, soit cette croyance ou fausse, ou véritable,Son séjour en ce lieu m’est toujours redoutable 1 ;
A quoi que sa vertu puisse le disposer,
Il est puissant, il m’aime, et vient pour m’épouser.
SCÈNE IV.
POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE,STRATONICE.
polyeucte. [sent 2 :
C’est trop verser de pleurs ; il est temps qu’ils taris-Que votre douleur cesse, et vos craintes finissent ;
parce qu’on n’est pas hors de quelque chose qu’on a ; il est horsde mesure , et non hors de sa mesure; ce mot hors bien em-ployé peut devenir noble :
Mais le cœur d’Emilie est hors de son pouvoir. (V.)
1 Soit cette croyance n’est pas français ; il faut que cettecroyance soit fausse ou véritable *. Je ne sais, au reste, sice passage subit de la tendresse pour Sévère à la crainte pourson mari est bien naturel, si cela n’est pas ce qu’on appelleajusté au théâtre : le spectateur n’est point du tout ému de cerenouvellement de crainte pour Polyeucte. Ne sent-on pasqu’une femme tendre qui sort d’une conversation tendre avecson amant, ne s’afflige que par bienséance pour son mari ? (y.)
2 Si Pautine verse des pleurs, c’est son amour pour Sévère, etle combat de cet amour et de son devoir, qui la font pleurer : ilest clair qu’elle ne peut pleurer de ce que Polyeucte est sortipendant une heure. Cette méprise de Polyeucte peut jeter unpeu d’avilissement sur le rôle d’un mari qui croit qu’on a pleuréson absence, tandis qu’on a entretenu un amant. (V.)
* L'exactitude prosaïque voudrait sans doute ce que Voltaire désireici; mais la poésie se dispense de cette régularité , et le vers de Cor-neille regagne en précision ce qu’il peut perdre en exactitude. (P.)CORNEILLE. — TOME !.
Malgré les faux avis par vos dieux envoyés 1 ,
Je suis vivant, madame, et vous me revoyez.
PAULINE.
Le jour est encor long, et, ce qui plus m’effraie,
La moitié de l’avis se trouve déjà vraie;
J’ai cru Sévère mort, et je le vois ici.
POLYEUCTE.
Je le sais ; mais enfin j’en prends peu de souci.
Je suis dans Mélitène, et, quel que soit Sévère,
Votre père y commande, et l’on m’y considère ;
Et je ne pense pas qu’on puisse avec raisonD’un cœur tel que le sien craindre une trahison :
On m’avait assuré qu’il vous faisait visite 2 ,
Et je venais 'ui rendre un honneur qu’il mérite.
PAULINE.
Il vient de me quitter assez triste et confus ;
Mais j’ai gagné sur lui qu’il ne me verra plus.POLYEUCTE.
Quoi! vous me soupçonnez déjà de quelque ombrage?
PAULINE.
Je ferais à tous trois un trop sensible outrage 3 .J’assure mon repos, que troublent ses regards :
La vertu la plus ferme évite les hasards ;
Qui s’expose au péril veut bien trouver sa perte :
Et pour vous en parler avec une âme ouverte,
Depuis qu’un vrai mérite a pu nous enflammer,
Sa présence toujours a droit de nous charmer.
Outre qu’on doit rougir de s’en laisser surprendre,On souffre à résister, on souffre à s’en défendre ;
Et bien que la vertu triomphe de ces feux,
La victoire est pénible, et le combat honteux.
POLYEUCTE.
O vertu trop parfaite, et devoir trop sincère 4,
1 II faut sous-entendre que vous croyez envoyés par vosdieux; car Polyeucte chrétien ne doit pas croire que les dieuxdes Romains envoient des songes. (V.) — Polyeucte chrétienpeut le croire, car les chrétiens regardaient les dieux des païenscomme des démons qui pouvaient envoyer des songes, et opérerd’autres prestiges. Notandi sunt mores. (P.)
2 Discours trop familier. Polyeucte, à la vérité, joue un rôleun peu désagréable, et n’intéresse encore en rien : revenir pourdire qu77 n'est pas mort , cela n’est pas tragique ; et il est bienétrange que Polyeucte ait appris que Sévère faisait visite à safemme avant d’avoir vu ni Polyeucte ni Félix : cela n’est ni dé-cent ni vraisemblable ; une telle conduite est révoltante dans unhomme comme Sévère; Félix aurait du aller au-devant de lui,ou Sévère aurait dû rendre visite à Félix, et demander dumoinsà voir Polyeucte. (V.)
3 Je ferais à tous trois uu trop sensible outrage,
est admirable. Le reste n’affaiblit-il pas ce beau vers ? Paulinedoit-elle dire en face à son époux que le vrai mérite de Sévère adû l’enflammer, qu’il a droit de la charmer? Quel mari ne seraitpas très-offensé de ce discours outrageant et très-indécent? Ilrépond à cette insulte : O vertu trop parfaite! cette vertu au-rait été bien plus parfaite si elle n’avait pas dit à son mari qu’illui est pénible de résister à son amant. (Y.) — Nous pensonsprécisément le contraire. Vertu suppose combat et victoire. (P.)Un devoir n’est ni sincère ni dissimulé; et Polyeucte ne
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