303
POMPEE, ACTE I, SCENE E
Pharsale a décidé ce qu’ils n’osaient juger.
Ses fleuves teints de sang, et rendus plus rapidesPar le débordement de tant de parricides,
Cet horrible débris d’aigles, d’armes, de chars,
Sur ses champs empestés confusément épars,
Ces montagnes de morts privés d’honneurs suprêmes,Que la nature force à se venger eux-mêmes,
Et dont les troncs pourris exhalent dans les ventsDe quoi faire la guerre au reste des vivants,
Sont les titres affreux dont le droit de l’épée,Justifiant César, a condamné Pompée.
Ce déplorable chef du parti le meilleur,
Qqe sa fortune lasse abandonne au malheur,
Devient un grand exemple, et laisse à la mémoireDes changements du sort une éclatante histoire.
Il fuit, lui qui, toujours triomphant et vainqueur,
Vit ses prospérités égaler son grand cœur ; [villes,Il fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nosEt, contre son beau-père ayant besoin d’asiles,
Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieuxOù contre les Titans en trouvèrent les dieux 1 :
Il croit que ce climat, en dépit de la guerre,
Ayant sauvé le ciel, sauvera bien la terre,
Et dans son désespoir à la (in se mêlant,
Pourra prêter l’épaule au monde chancelant 2 .
Oui, Pompée avec lui porte le sort du monde,
Et veut que notre Égypte, en miracles féconde,
on doit convenir qu’ils ontjngé par labalaille même. Cas champsempestés , ces montagnes de morts qui se vengent , ces dé-bordements de parricides y ces troncs powrris, étaient notéspar Boileau comme un exemple d’enflure et de déclamation. Ilfallait dire simplement :
Le destin se déclare ; et le droit de l’épée,
Justifiant César, a condamné Pompée.
C’était parler en roi. Les vers ampoulés ne conviennent pasdans un conseil d’Êtat. Il n’y a donc qu’à retrancher des verssonores et inutiles, pour que la pièce commence noblement;car l’ampoulé n’est pas plus noble que convenable. (Y.)
1 Une déroute orgueilleuse qui cherche un asile ne présenteni une idée vraie, ni une idée nette. Ou les dieux en trouvè-rent contre les Titans est une idée qui pourrait être admisedans une ode, où le poète se livre à l’enthousiasme ; mais dansun conseil on parle sérieusement. De plus, Pompée serait ici ledieu, et César le Titan; et, si une comparaison poétique étaitune raison, c’en serait une en faveur de Pompée. (Y.)
2 II croit que ce climat, en dépit delà guerre...
Pourra prêter l’épaule au monde chancelant,
est dans ce même genre de déclamation ampoulée. Lucain lui-même n'est pas tombé dans ce défaut. Observez que, dans cettedéclamation, prêter Vépaule est du genre familier : enfin unclimat qui prête l'épaule forme une idée trop incohérente.Comment i’auteurde Cinna put-il se livrer à un pareil phébus?c’est qu’il y eut de mauvais critiques qui ne trouvèrent pas lesbeaux vers de Cinna assez relevés; c’est que de son temps onn’avait ni connaissance, ni goût : cela est si vrai, que Boileaufut le premier qui lit connaître combien ce commencement estdéfectueux. (V. N
Serve à sa liberté de sépulcre ou d’appui 1 ,
Et relève sa chute, ou trébuche sous lui.
C’est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre,Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre :
S’il couronna le père, il hasarde le fils ;
Et, nous l’ayant donnée, il expose Memphis.
Il faut le recevoir, ou hâter son supplice,
Le suivre, ou le pousser dedans le précipice.
L’un me semble peu sûr, l’autre peu généreux ;
Et je crains d’être injuste, ou d’être malheureux.Quoi que je fasse enfin, la fortune ennemieM’offre bien des périls, ou beaucoup d’infamie :
C’est à moi de choisir, c’est à vous d’aviserA quel choix vos conseils doivent me disposer.
Il s’agit de Pompée, et nous aurons la gloireD’achever de César ou troubler la victoire 2 ;
Et je puis dire enfin que jamais potentatN’eut à délibérer d’un si grand coup d’JÜtat 3 .
PHOTIN.
Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées <,La justice et le droit sont de vaines idées ;
Et qui veut être juste en de telles saisonsBalance le pouvoir, et non pas les raisons 5 .
Voyez donc votre force ; et regardez Pompée,
Sa fortune abattue, et sa valeur trompée.
César n’est pas le seul qu’il fuie en cet état :
Il fuit et le reproche et les yeux du sénat,
Dont plus de la moitié piteusement étaleUne indigne curée aux vautours de Pharsale 6 ;
Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains 7,
1 Appui n’est pas l’opposé de sépulcre; mais c’est une très-légère faute. (V.)
2 On peut dire également ici de troubler ou troubler, parceque le de répété est désagréable. Mais troubler n’est pas le motpropre ; une victoire troublée n’a pas un sens assez déterminé,assez clair. (V.)
3 L’usage veut aujourd’hui que délibérer soit suivi de sur :mais le de est aussi permis. On délibéra du sort de Jacques ildans le conseil du prince d’Orange : mais je crois que la règleest de pouvoir employer le de quand on spécifie les intérêtsdont on parle. On délibère aujourd’hui de la nécessité, ou surla nécessité d’envoyer des secours en Allemagne; on délibèresur de grands intérêts, sur des points importants. (V.)
4 Les choses vidées n’est pas du style noble ; de plus, on videun procès, une querelle; on ne vide pas une chose. (V.)
5 En de telles saisons est pour la rime. Balance le pouvoir,et non pas les raisons ; il veut dire, examine ce qu’il peut,et non pas ce qu’il doit; mais il ne l’exprime pas. On ne ba-lance point le pouvoir ; celte expression est impropre et obscure,et c’est précisémentles raisons politiques qu’on balance. (V.)
6 Piteusement, curée, expressions basses en poésie. (V.)
7 Perdue n’est pas le mot propre, on ne fuit pas ce qu’on aperdu. (V.) — On fuit une ville qu’on a perdue en défendantmal sa liberté, dont on s’était déclaré le protecteur ; on la fuitpar un sentiinentde honte de l’avoir laissée en proie aux tyransqu’on s’élait flatté de vaincre : et voilà ce que Rome se promet-tait de l’appui de Pompée. (I>.)