864
POMPÉE, ACTE I, SCÈNE I.
A qui par sa défaite il met les fers aux mains ;
11 fuit le désespoir des peuples et des princesQui vengeraient sur lui le sang de leurs provinces,Leurs États et d’argent et d’hommes épuisés,
Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés .Auteur des maux de tous, il est à tous en butte,
Et fuit le monde entier écrasé sous sa chuteLe défendrez-vous seul contre tant d’ennemis?L’espoir de son salut en lui seul était mis,
Lui seul pouvait pour soi : cédez alors qu’il tombe.Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe,Sous qui tout l’univers se trouve foudroyé 2 ,
Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé?
Quand on veut soutenir ceux que le sort accable,
A force d’être juste on est souvent coupable ;
Et la fidélité qu’on garde imprudemment,
Après un peu d’éclat, traîne un long châtiment,Trouve un noble revers, dont les coups invincibles 3 4 ,Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles.
Seigneur, n’attirez point le tonnerre en ces lieux ;Rangez-vous du parti des destins et des dieux ;
Et sans les accuser d’injustice ou d’outrage 4,Puisqu’ils font les heureux, adorez leur ouvrage ;Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux,Et, pour leur obéir, perdez le malheureux.
Pressé de toutes parts des colères célestes 5 ,
Il en vient dessus vous faire fondre les restes 6 7 ;
Et sa tête, qu’à peine il a pu dérober,
Toute prête de choir, cherche avec qui tomber.
Sa retraite chez vous en effet n’est qu’un crime 7 ;Elle marque sa haine, et non pas son estime 8 ;
1 Comment peut-on fuir l’univers écrasé: comment et où fuirquand on est écrasé avec cet univers ? cette métaphore n’est pasplus juste qu’un climat qui prête l’épaule. (V.)
2 Un faix sous qui l’on se trouve foudroyé est encore unede ces ligures fausses, une de ces images incohérentes qu’on nepeut admettre : un faix ne foudroie pas. (V.)
3 Ces termes ne paraîtront pasjustes à ceux qui exigentlapu-retédu langage et la justesse des ligures : en effet, un coup n’estpas invincible, parce qu’un coup ne combat pas. (Y.) — Lescoups invincibles d’un revers sont en effet une expressiontrès-vicieuse; mais des coups auxquels rien ne résiste sont, danstoutes les langues et chez tous les poètes, des coups invinci-bles. (P.)
4 Accuse-t-on les destins d’outrage? (V.)
5 Colère, substantif, n’admet point le pluriel. (V.)
6 Dessus vous est une faute contre la langue, et faire fondreen est une contre l’harmonie : et quelle expression que les res-tes des colères! (Y.)
7 La retraite de Pompée peut-elle être représentée comme uncrime, et comme un effet de sa haine contre Ptolémée ? est-ceainsi que s’exprime un ministre d’État? n’est-ce point aller audelà du but? Tout le reste de ce morceau est d’une beauté ache-vée; et plus le fond du discours est naturel et vrai, plus les exa-gérations emphatiques sont déplacées. (V.)
8 Celle exagération d’un ministre d’État est trop évidemmentfausse. Est-ce une preuve de haine que de demander un asile?(V.)
Il ne vient que vous perdre en venant prendre port 1Et vous pouvez douter s’il est digne de mort !
Il devait mieux remplir nos vœux et notre attente,Faire voir sur ses nefs la victoire flottante;
Il n’eût ici trouvé que joie et que festins 2 :
Mais puisqu’il est vaincu, qu’il s’en prenne aux destins.J’en veux à sa disgrâce, et non à sa personne :J’exécute à regret ce que le ciel ordonne ;
Et du même poignard pour César destinéJe perce en soupirant son cœur infortuné.
Vous ne pouvez enfin qu’aux dépens de sa têteMettre à l’abri la vôtre, et parer la tempête 3 .
Laissez nommer sa mort un injuste attentat :
La justice n’est pas une vertu d’État.
Le choix des actions ou mauvaises ou bonnesNe fait qu’anéantir la force des couronnes 4 :
Le droit des rois consiste à ne rien épargner;
La timide équité détruit l’art de régner 5 . [dre ;Quand on craint d’être injuste, on a toujours à crain-Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd ,
Et voler sans scrupule au crime qui lui sert 6 .
1 tenant prendre port, expression trop triviale pour la tra-gédie. (V.)
2 On pourrait encore dire quejo/e et festins ne sont pas l’ex-pression convenable dans la bouche d’un ministre d’État;c’estainsi qu’on parlerait de la réception d’une bourgeoise. (V.)
3 On ne pare point une tempête. (V.) — Voltaire prodiguesans nécessité, à ce qu’il nous semble, dans le cours de cettepièce, des observations grammaticales bien minutieuses, etqui ne sont pas toujours justes. Le commentaire est ici telle-ment surchargé de ces remarques de détail, que le texte en estécrasé ; et ce n’est guère que dans les observations qui tiennentplus aux idées qu’aux mots, que Voltaire se fait reconnaître.
(PO
4 Ces deux vers obscurs et entortillés affaiblissent cette ti-rade : c’est d’ailleurs trop retourner, trop répéter la mêmechose. (V.)
5 Cette maxime horrible n’est point du tout convenable ici :il ne s’agit point du droit des rois contre d’autres rois, ni avecleurs sujets; il ne s’agit que de mériter la faveur de César. Pto-lémée est lui-même une espèce de sujet, un vassal à qui onpropose de flatter son maître par une action infâme. Ainsi ladernière partie du discours dePholin pèche contre la raison au-tant que contre la morale. (V.)
6 C’est ce qu’on a dit quelquefois des ministres; mais ils neparlent jamais ainsi. Un homme qui veut faire passer son avis nelui donne point de si abominables couleurs. La Saint-Barthé-lemy même ne fut point présentée dans le conseil de Charles IXcomme un crime, mais comme une sévérité nécessaire. La tra-gédie est une imitation des mœurs, et non pas une ampiiiicalionde rhétorique. Cette faute de Corneille a perdu plusieurs au-teurs : leurs personnages débitent avec un enthousiasme depoète des maximes atroces et de fades lieux communs d’hor-reurs insipides, qui séduisent quelquefois le parterre dans unroman barbarement dialogué. On a récité sur le théâtre cesvers :
Chacun a ses vertus , ainsi qu’ii a ses dieux.
Le sceptre absout toujours la main la plus coupable
Le crime n’est forfait que pour les malheureux.
Telle est donc de ces lieux l’influence cruelle,