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Tome premier.
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POMPEE, ACTE I, SCÈNE I

C’est là mon sentiment. Achillas et SeptimeS’attacheront peut-être à quelque autre maxime.Chacun a son avis ; mais quel que soit le leur,

Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur.

ACHILLAS.

Seigneur, Photin dit vrai ; mais, quoique de PompéeJe voie et la fortune et la valeur trompée,

Je regarde son sang comme un sang précieux,

Qu’au milieu de Pharsale ont respecté les dieux.

Non qu’en un coup d’État je n’approuve le crime;Mais, s’il n’est nécessaire, il n’est point légitime :

Et quel besoin ici d’une extrême rigueur!

Qui n’est point au vaincu necraintpoint le vainqueur.Neutre jusqu’à présent, vous pouvez l’être encore;Vous pouvez adorer César, si l’on l’adore 1 :

Mais, quoique vos encens le traitent d’immortel 1 ,Cette grande victime est trop pour son autel ;

Et sa tête immolée au dieu de la victoireImprime à votre nom une tache trop noire -.

Ne le pas secourir suffit sans l’opprimer.

Que jusqu’à la vertu s’y rendra criminelle.

Oui, lorsque de ses soins la justice est l'objet,

Elle y doit emprunter le secours du forfait.

Vertu 1 c’est à ce prix qu’on te doit dédaigner.

Voilà des sentences dignes de la Grève, dont plusieurs de nospièces ont été remplies; voilà les vers barbares dignes de cesmaximes qui ont retenti sur nos théâtres. Nous avons vu unemère amoureuse de son fils, qui disait hardiment :

Dieux, qui m’abandonnez à ces honteux transports

N’en attendez, cruels , ni douleurs ni remords.

Je ne tiens mon amour que de votre colère;

Mais, pour vous en punir, je prétends m’y complaire.

Les dieux, qui n 'attendent pas les douleurs de cette vieille,et qui sont punis par la complaisance de la vieille dans son in-ceste , doivent être bien, étonnés ; et les gens de goût doiventl’être bien davantage de la vogue qu’ont eue pendant quelquetemps ces infamies absurdes écrites en gaulois. Nous avons en-tendu dans Catilina des vers encore plus révoltants et plus ri-dicules :

Qu’il soit ern fourbe, ingrat, parjure, impitoyable,

U sera toujours grand, s’il est impénétrable.

Tel on déteste avant, que l’on adore après.

Ce n’est que depuis quelque temps que le parterre a sentil’horreur et le ridicule de ces maximes. Narcisse, dans Britan-nicus , ne dit point à Néron, Commettez un crime, c’est à vousqu’il appartient d’en faire ; il ne débite aucune de ces maximesd’un vain déclamateuu. (V.)

1 II faut éviter ces syllabes désagréables de Von Va. (V.)

2 Encens ne souffre pointle pluriel. On offre de l’encens auximmortels, mais l’encens ne traite point d’immortel. On peutobserver ici qu’en aucune langue les métaux, les minéraux, lesaromates, n’ont jamais de pluriel. Ainsi chez toutes les nationson offre de l’or, de l’encens, de la myrrhe, et non des ors , desencens, des myrrhes. (V.) — Voltaire se trompe évidemmenten disant qu’en aucune langue les aromates, les métaux, etles minéraux n’ont jamais de pluriel; ils sont, au contraire,employés de préférence au pluriel par les poêles latins ; et lesexemples en sont si fréquents, qu’il parait qu’ils y attachaientde l’élégance. On y trouve thura , sulphura, ara. (P.)

En usant de la sorte, on ne vous peut blâmer 1 .

Vous lui devez beaucoup; par lui Rome animéeA fait rendre le sceptre au feu roi Ptolomée :

Mais la reconnaissance et l’hospitalitéSur les âmes des rois n’ont qu’un droit limité.

Quoi que doive un monarque, et dilt-il sa couronne,Il doit à ses sujets encor plus qu’à personne,

Et cesse de devoir quand la dette est d’un rangA ne point s’acquitter qu’aux dépens de leur sang ».S’il est juste d’ailleurs que tout se considère,

Que hasardait Pompée en servant votre père?

Il se voulut par là faire voir tout-puissant,

Et vit croître sa gloire en le rétablissant.

II le servit enfin, mais ce fut de la langue ;

La bourse de César fit plus que sa harangue 3 .

Sans ses mille talents, Pompée et ses discoursPour rentrer en Égypte étaient un froid secours 4.Qu’il ne vante donc plus ses mérites frivoles,

Les effets de César valent bien ses paroles :

Et si c’est un bienfait qu’il faut rendre aujourd’hui,Comme il parla pour vous vous parlerez pour lui.Ainsi vous le pouvez et devez reconnaître 5 .

Le recevoir chez vous, c’est recevoir un maître,

Qui, tout vaincu qu’il est, bravant le nom de roi,Dans vos propres États vous donnerait la loi.

Fermez-lui donc vos ports, mais épargnez sa tête.S’il le faut toutefois, ma main est toute prête ;

J’obéis avec joie, et je serais jaloux

Qu’autre bras que le mien portât les premiers coups.

SEPTIME.

Seigneur, je suis Romain 6 , je connais l’un et l’autre.Pompée a besoin d’aide, il vient chercher la vôtre :Vous pouvez, comme maître absolu de son sort,

1 En usant de la sorte, on ne vous peut blâmer,

n’est ni français ni noble. On dit, dans le langage familier, enuser de la sorte, mais non pas tiser de la sorte. (V.)

2 Une dette est trop forte, trop grande, elle n’est pas d’unrang à ne point s'acquitter qu’aux; ce point est de trop,jamais on ne l’emploie que dans le sens absolu : je n’irai point,je n’irai qu’à cette condition. (V.)

3 La langue, la bourse, sont des expressions trop familières.Voyez comme il est difficile de dire noblement les petites choses,et comme il est aisé de traiter les autres avec emphase. Legrand art des vers consiste à n’étre jamais ni ampoulé, ni bas.(V.)

4 Un secours n’est ni chaud ni froid : le mot propre est sou-vent difficile à rencontrer, et quand il est trouvé, la gêne duvers et de la rime empêche qu’on ne l’emploie. (V.)

5 On reconnaît un bienfait, mais non pas la personne. Jevous reconnais n’est pas français, et ne forme point de sens,à moins qu’il ne signifie au propre,^ ne vous remettais pas,et je vous reconnais, ou bien, je reconnais là votre carac -tère. (V.)

6 Le raisonnement de Septime est encore plus fort que celuid’Achillas. Cette scène est au fond parfaitement traitée, et, àquelques fautes près ( qu’on est toujours obligé de remarquerpour Futilité des jeunes gens et des étrangers ), elle est très-forte de raisonnement. (V.)