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POMPEE, ACTE I, SCÈNE I.
Le servir, le chasser, le livrer vif ou mort.
Des quatre le premier vous serait trop funeste ;Souffrez donc qu’en deux mots j’examine le reste.
Le chasser, c’est vous faire un puissant ennemi,Sans obliger par là le vainqueur qu’à demi,
Puisque c’est lui laisser et sur mer et sur terreLa suite d’une longue et difficile guerre 1 ,
Dont peut-être tous deux également lassésSe vengeraient sur vous de tous les maux passés.
Le livrer à César n’est que la même chose 2 :
Il lui pardonnera, s’il faut qu’il en dispose,
Et s’armant à regret de générosité,
D’une fausse clémence il fera vanité ;
Heureux de l’asservir en lui donnant la vie,
Et de plaire par là même à Rome asservie !
Cependant que, forcé d’épargner son rival,
Aussi bien que Pompée il vous voudra du mal 3 4 .
Il faut le délivrer du péril et du crime,
Assurer sa puissance, et sauver son estime 4,
Et du parti contraire en ce grand chef détruit,Prendre sur vous le crime, et lui laisser le fruit ;
C’est là mon sentiment, ce doit être le vôtre :
Par là vous gagnez l’un, et ne craignez plus l’autre.Mais suivant d’Achillas le conseil hasardeux,
Vous n’en gagnez aucun, et les perdez tous deux.
PTOLOMÉE.
N’examinons donc plus la justice des causes,
Et cédons au torrent qui roule toutes choses 5 .
1 n faut éviter autant qu’on peut ces hémistiches trop com-muns , et sur mer et sur terre, qui ne sont que pour la rime,et qui font tout languir ; laisser la suite d’une guerre n’est pasfrançais. ( V.)
2 Le livrer à César n’est que la même chose;
expression trop familière et trop triviale : de plus, livrer Pom-pée à César n’est pas la même chose que le renvoyer. Il y a unedifférence immense entre laisser un homme en liberté et lemettre dans les mains de son ennemi. (Y.)
3 II vous voudra du mal est une expression de comédie. (V.)
4 Sauver son estime ne forme aucun sens. Veut-il dire quePtolémée conservera l’estime qu’on a pour César, ou l’estimeque César a pour Ptolémée, ou l’estime que César fait de lui-même? Dans les trois cas, sauver Vestime est trop impropre.J’évite d’être long, et je deviens obscur. (Y.)
5 Des causes est un terme de barreau. Toutes choses esttrop prosaïque, quoique dans les délibérations la poésie tragi-que ne doive point s’élever au-dessus de la prose soutenue ; etd’ailleurs toutes choses et la même chose dans une page estd’un style trop négligé. On ne peut trop répéter qu’on est dansl’obligation de remarquer ces fautes, de peur que les jeunesgens, qui n’auraient pas la même excuse que Corneille, n’imi-tent des défauts qu’on devaitlui pardonner,mais qu’on ne par-donne plus aujourd’hui. (V.) — La poésie, sans cesser d’êtrenaturelle, doit toujours s’élever au-dessus delà prose; ou, s’ilest quelques exceptions à cette règle, elles doivent être très-rares. Cette délibération elle-même le prouve; le style en est,en général, beaucoup plus élevé que celui de la prose la mieuxsoutenue ; et dans la belle délibération qui ouvre ia tragédie deBrutus, Voltaire s’est bien gardé de suivre la règle qu'il éta-blit par inadvertance ( P.)
Je passe au plus de voix, et de mon sentimentJe veux bien avoir part à ce grand changement.
Assez et trop longtemps Tarrogance de RomeA cru qu’être Romain c’était être plus qu’homme.Abattons sa superbe avec sa liberté 1Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté;Tranchons Tunique espoir où tant d’orgueil se fonde,Et donnons un tyran à ces tyrans du monde.Secondons le destin qui les veut mettre aux fers,
Et prêtons-lui la main pour venger l’univers.
Rome, tu serviras ; et ces rois que tu braves,
Et que ton insolence ose traiter d’esclaves,Adoreront César avec moins de douleur,
Puisqu’il sera ton maître aussi bien que le leur.
Allez donc, Achillas, allez avec SeptimeNous immortaliser par cet illustre crime 2 .
Qu’il plaise au ciel ou non, laissez-m’en le souci.
Je crois qu’il veut sa mort, puisqu’il l’amène ici.
ACHÏLLAS.
Seigneur, jecroistoutjuste alors qu’un roi l’ordonne.
PTOLOMÉE.
Allez, et hâtez-vous d’assurer ma couronne ;
Et vous ressouvenez que je mets en vos mainsLe destin de l’Égypte et celui des Romains.
1 La superbe ne se dit plus dans la poésie noble ; il est aisé d’ysubstituer orgueil. On n’abat point la liberté, on la détruit;rien n’est beau sans le mot propre. Ces remarques ne portentpoint sur l’essentiel de la pièce; mais il faut avertir de tout leslecteurs qui veulent s’instruire, et ceux qui nous font l’honneurd’apprendre notre langue. (V.) — La superbe nous parait, aucontraire, un de ces mots que la poésie noble aurait à regret-ter. Il nous semble aussi qu’un poète, obligé toujours de pré-férer l’expression la plus forte et la plus animée à une expres-sion plus faible ou plus vague, ne balancera jamais sur le choixentre abattre ou détruire la liberté. Détruire peut être le motpropre de la prose ; abattre , qui fait image, doit être celui dela poésie. (P.)
2 Cette pensée est trop emphatique Ptolémée peut-il direqu’il s’immortalisera par un assassinat? Cette illusion qu’il sefait est-elle bien dans la nature? les raisons qu’il en apportesont-elles de vraies raisons? les nations seront-elles moins escla-ves pour être esclaves du maître de Rome? S’exprimer ainsic’est substituer une amplitication de rhétorique à la solidité d’unconseil d’état. Quel est le souverain qui dirait : Allons nous im-mortaliser par un illustre crime? La tragédie doit être l’imita-tion embellie de la nature. Ces défauts dans le détail n’empê-chent pas que le fond de cette première scène ne soit une desplus belles expositions qu’on ait vues sur aucun théâtre. Les an-ciens n’ont rien qui en approche; elle est auguste, intéressante,importante; elle entre tout d’un coup en action : les autres ex-positions ne font qu’instruire du sujet de la pièce, celle-ci enest le nœud; placez-ïa dans quelque acte que vous vouliez, ellesera toujours attachante : c’est laseulequi soit dans ce goût.(V.)