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Tome premier.
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POMPÉE, ACTE II, SCÈNE II.

Du plus grand des mortels j’ai vu trancher le sort 1 :J’ai vu dans son malheur la gloire de sa mort 2 ;

Et puisque vous voulez qu’ici je vous raconteI.a gloire d’une mort qui nous couvre de honte,Écoutez, admirez, et plaignez son trépas 3 .

Ses trois vaisseaux en rade avaient mis voiles bas;Et voyant dans le port préparer nos galères,

Il croyait que le roi, touché de ses misères,

Par un beau sentiment d’honneur et de devoir,

Avec toute sa cour le venait recevoir;

Mais voyant que ce prince, ingrat à ses mérites <,N’envoyait qu’un esquif rempli de satellites,

Il soupçonne aussitôt son manquement de foi 5 ,

Et se laisse surprendre à quelque peu d’effroi ;

Enfin, voyant nos bords et notre flotte en armes,

Il condamne en son cœur ces indignes alarmes,

Et réduit tous les soins d’un si pressant ennuiA ne hasarder pas Cornélie avec lui :

« N’exposons, lui dit-il, que cette seule tête« A la réception que l’Égypte m’apprête;

« Et tandis que moi seul j’en courrai le danger,

« Songe à prendre la fuite afin de me venger.

« Le roi Juba nous garde une foi plus sincère;

« Chez lui tu trouveras et mes fils, et ton père ;

« Mais quand tu les verrais descendre chez Pluton 6 ,« Ne désespère point, du vivant de Caton. »

Tandis que leur amour en cet adieu conteste,

n’a plus rien à dissimuler, prend le caractère et les emporte-ments de la rage. (P.)

* On tranche la vie, on tranche la tiïte, on ne tranche pointun sort. (V.) — Le sort, poétiquement, se dit très-bien pour lavie. (P.)

2 La gloire il’une mort! et cette gloire deux fois répétée!quelle négligence ! ( V.) — Quoi ! Voltaire doute qu’en poésie onpuisse dire la gloire ile sa mort, au lieu de sa mort glorieuse !(P-)

3 On n’admire point un trépas, mais la manière héroïquedont un homme est mort. Cependant celte expression est unebeauté, et non une faute; c’est une ligure très-admissible. (V.)

4 Ingrat à ses mérites. Nous disons, ingrat envers quel-gu’un, et non pas, ingrat à quelqu'un. Aujourd’hui que lalangue semble commencer à se corrompre, et qu'on s’étudie àparler un jargon ridicule, on se sert du mot impropre vis-à-vis : Plusieurs gens de lettres ont été ingrats vis-ù-vis de moi,au lieu de envers moi; cette compagnie s’est rendue diflicilevis-à-vis du roi, au lieu de envers le roi ou avec le roi. Vousne trouverez le mot vis-à-vis employé en ce sens dans aucunauteur classique du siècle de Louis XIV. (V.) — Voltaire lui-mème, encouragé par l’exemple de Racine, de Boileau et detous nos bons poêles, a dit, dans la Mort de César, ingrat àles bontés ; et l’abbé d’Olivet, qui n’était qu’un grammairien,appuie cette manière de s’exprimer d’une citation de Vaugelas.

(P-)

5 Manquement n’est plus d’usage ; nous disons , manque; etce manque de foi est une expression trop faillie pour exprimerl’horrible periidie que Pompée soupçonne. (V.)

6 Pompée ne se servit certainement pas de cette figure, des-cendre chez Pluton. Il ne faut pas faire parler un héros enpoète. (V.)

Achillas à son bord joint son esquif funeste.

Septime se présente, et lui tendant la main,

Le salue empereur en langage romain ;

Et comme député de ce jeune monarque,

« Passez, seigneur, dit-il, passez dans cette barque ;« Les sables et les bancs cachés dessous les eaux« Rendent l’accès mal sûr à de plus grands vaisseaux. »Ce héros voit la fourbe, et s’en moque dans l’âme 1 :11 reçoit les adieux des siens et de sa femme,

Leur défend de le suivre, et s’avance au trépasAvec le même front qu’il donnait les États;

La même majesté sur son visage empreinteEntre ces assassins montre un esprit sans crainte;

Sa vertu tout entière à la mort le conduit :

Son affranchi Philippe est le seul qui le suit ;

C’est de lui que j’ai su ce que je viens de dire;

Mes yeux ont vu le reste, et mon cœur en soupire,

Et croit que César même à de si grands malheurs 2Ne pourra refuser des soupirs et des pleurs.

CLÉOPÂTRE.

N’épargnez pas les miens ; achevez, Achorée,L’histoire d’une mort que j’ai déjà pleurée.

ACHORÉE.

On l’amène; et du port nous le voyons venir,

Sans que pas un d’entre eux daigne l’entretenir.

Ce mépris lui fait voir ce qu’il en doit attendre.

Sitôt qu’on a pris terre on l’invite à descendre ;

II se lève; et soudain pour signal Achillas,

Derrière ce héros, tirant son coutelas,

r S’en moque estcomique et trivia!. Je ne sais pourquoi Cor-neille feint que Pompée s’aperçoit du dessein de Septime; cars’il le devine, il ne doit pas quitter son vaisseau, dans lequelsans doute U a des soldats : il doit prendre le chemin de Car-thage. (V.)

Ce héros voit la fourbe, et s’eu moque dans l’âme.

C’est le sentiment que l’histoire prête à Pompée. S’en moqueest peut-être ici l’expression la plus convenable, parce qu’ellecaractérise le mieuxcet héroïque dédain de Pompée. Ce vers etles (rois suivants ont toujours été cités comme des exemples desublime. Mais, dit Voltaire, si Pompée s’aperçoit du desseinde Septime, il ne doit pas quitter son vaisseau. Oui, si ce grandhomme, vaincu à Pharsale, et n’ayant compté que sur l’Égypte,ne voulait que fuir la mort; mais la trahison qu’il éprouve, enlui ôtant touteespérancede relever son parti, ne lui laisse plusd’autre choix que celui d’une mort glorieuse. (P.)

2 Un cœur qui croit. Cela ne serait pas souffert aujourd’hui.(V.) — Nous sommes toujours étonnés de voir combien unpoète, en jugeant à froid ce qui a été écrit avec enthousiasme,peut oublier non-seulement les privilèges de son art, mais cequ’il écrivait lui-même lorsqu’il ne recevait de loi que de songénie. Un cœur qui croit, dit Voltaire, ne serait pas souffertaujourd’hui. Lui-même pourtant, par une ligure plus hardie,avait fait dire à Mérope :

Mon cœur a vu toujours ce fils que je regrette.

Croyait-il donc alors qu’un cœur eût des yeux? Non ; mais ilécrivait en poëte; et dans quelques-unes de ses remarques, ilsemble ne juger que d’après des dictionnaires. (P.)