378 POMPÉE, ACTE
Examine en secret sa joie et ses douleurs,
Les balance, choisit, laisse couler des pleurs;
Et, forçant sa vertu d’être encor la maîtresse,
Se montre généreux par un trait de faiblesse :
Ensuite il fait ôter ce présent de ses yeux,
Lève les mains ensemble et les regards aux cieux,Lâche deux ou trois mots contre cette insolence ;
Puis tout triste et pensif il s’obstine au silence ,
Et même à ses Romains ne daigne repartirQue d’un regard farouche et d’un profond soupir.Enfin ayant pris terre avec trente cohortes,
Il se saisit du port, il se saisit des portes,
Met des gardes partout et des ordres secrets 1 ,
Fait voir sa défiance, ainsi que ses regrets,
Parle d’Égypte en maître et de son adversaire,
Non plus comme ennemi, mais comme son beau-père.Voilà ce que j’ai vu.
CHARMION.
Voilà ce qu’attendait,
Ce qu’au juste Osiris la reine demandait.
Je vais bien la ravir avec cette nouvelle 2 .
Vous, continuez-lui ce service fidèle.
A CHORÉE.
Qu’elle n’en doute point. Mais César vient. Allez,Peignez-lui bien nos gens pâles et désolés ;
Et moi, soit que l'issue en soit douce ou funeste,J’irai l’entretenir quand j’aurai vu le reste.
SCÈNE il.
CÉSAR, PTOLOMÉE, LÉPIDE, PHOTTN,ACHORÉE; soldats romains, soldats
ÉGYPTIENS.
PTOLOMÉE.
Seigneur, montez au trône, et commandez ici.
CÉSAR.
Connaissez-vous César, de lui parler ainsi 3 ?
T Cela est impropre ; on met des gardes, et on donne desordres. (V.)
3 Vers familier de comédie. La ravir avec une nouvelle! (V.)
3 Beaucoup de bons juges ont trouvé que César affecte ici unpeu trop de rodomontade; que la véritable grandeur est plussimple; que les Romains ne regardaient point le trône commeune infamie; qu'ils avaient au contraire aboli chez eux le nomde roi, comme jtrop dangereux à Rome; que les Romains n’a-vaient aucun mépris pour un roi d Égypte; que César joue unpeu sur le mot; que quand Ploléinée lui dit, montez au trône,ii veut dire seulement, soyez ici le maître, et non , faites-vous couronner roi d'Égypte; qu’enlin César répond à uncompliment très-raisonnable par des hauteurs qui sentent plusla vanité que la grandeur. Ces critiques peuvent être fondées;mais peut-être est-il nécessaire d’enfler un peu la grandeur ro-maine sur le théâtre, comme on place des ligures colossalesdans de vastes enceintes. Il est bien certain que quand Ptoléméedit à César, commandez ici, il ne lui dit pas, prenez le titrede roi d'Égypte, au lieu de celui d 'imperator, de consul, de
III, SCÈNE IL
Que m’offrirait de pis la fortune ennemie,
A moi qui tiens le trône égal à l’infamie 1 !
Certes, Rome à ce coup pourrait bien se vanterD’avoir eu juste lieu de me persécuter ;
Elle qui d’un même œil les donne et les dédaigne,
Qui ne voit rien aux rois qu’elle aime ou qu’elle craigne,Et qui verse en nos cœurs, avec l’âme et le sang,
Et la haine du nom, et le mépris du rang.
C’est ce que de Pompée il vous fallait apprendre :
S’il en eût aimé l’offre, il eût su s’en défendre 2 ;
Et le trône et le roi se seraient ennoblisA soutenir la main qui les a rétablis.
Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire :Votre chute eût valu la plus haute victoire;
Et si votre destin n’eût pu vous en sauver,
César eût pris plaisir à vous en relever.
Vous n’avez pu former une si noble envie.
Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie ?
Que vous devait son sang pour y tremper vos mains,Vous qui devez respect au moindre des Romains 3 ?Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale ?Et par une victoire aux vaincus trop fatale,
Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort,
La puissance absolue et de vie et de mort?
Moi qui n’ai jamais pu la souffrir à Pompée,
La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée,
Et que de mon bonheur vous ayez abuséJusqu’à plus attenter que je n’aurais osé?
De quel nom, après tout, pensez-vous que je nommeCe camp où vous tranchez du souverain de Rome,
Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d’affront 4Que sur tant de milliers ne fît le roi de Pont ?Pensez-vous que j’ignore ou que je dissimuleQue vous n’auriez pas eu pour moi plus de scrupule,Et que, s’il m’eût vaincu, votre esprit complaisant
triumvir : mais César veut humilier Ptolémée. Le spectateurest charmé (1e voir ce roi abaissé et confondu, et les reprochessur la mort de Pompée sont admirables. (V.)
1 Jamais on n’a tenu le trône égal à l’infamie : il n’y a làqu’un faux air de grandeur, et tout faux air est puéril. Césartenait si peu le trône égal à l’infamie, qu’il voulut depuis êtrereconnu roi. Les Romains craignaient chez eux la royauté ; maisle trône ailleurs n’était point infâme. (V.)
2 Ce vers n’est pas trop intelligible ; le reste fait un très-beleffet. Ptolémée joue là un indigne rôle ; mais on aime à voir unroi abaissé devant César. Lorsque Corneille fait parler Ptolé-mëe, les vers sont faibles; César s’exprime fortement : tel étaitle génie de Corneille : le sublime de César passe jusque dansPaine du lecteur. (V.) — Le sens de ce vers n’a rien d’obscur,à ce qu’il nous semble. Pompée, qui avait fait Ptolémée roi,aurait pu être flatté de cette offre, qu’il eût regardée de la partde ce prince comme un sentiment de reconnaissance; mais ilne l’eût point acceptée : l’orgueil romain consistait à donnerdes couronnes, et à les mépriser. (P.)
3 Cela n’est pas vrai, puisque Ptolémée avait des chevaliersromains à son service. (Y.)
4 Un coup qui fait affront sur un chef n’est pas élégant. (Y.)