POMPÉE, ACTE III, SCÈNE IV.
Qu’à mon impatience elle semble cruelle !
O ciel ! et ne pourrai-je enfin à mon amourDonner en liberté ce qui reste du jour ?
SCÈNE IV.
CÉSAR, CORNÉLIE, ANTOINE, LÉPIDE ,SEPTIME.
SEPTIMÉ.
Seigneur...
CÉSAR.
Allez, Septime, allez vers votre maître;César ne peut souffrir la présence d’un traître,
D’un Romain lâche assez pour servir sous un roi,Après avoir servi sous Pompée et sous moi l .
(Septime rentre.)
CORNÉLIE.
César, car le destin, que dans tes fers je brave,
Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave*,
Et tu ne prétends pas qu’il m’abatte le cœurJusqu’à te rendre hommage, et te nommer seigneur;De quelque rude trait qu’il m’ose avoir frappée,Veuve du jeune Crasse, et veuve de Pompée,
Fille de Scipion, et, pour dire encor plus,
Romaine, mon courage est encore au-dessus;
Et de tous les assauts que sa rigueur me livre,
Rien ne me fait rougir que la honte de vivre.
scène de Cornélie; tout ce que lui dit César de noble et degrand est gâté par ce vers si déplacé. On voit qu'il voudrait êtreauprès de sa maîtresse , qu’il ne fera à Cornélie que de vainscompliments; et cela seul répand du froid sur la pièce. D’ail-leurs, après la mort de Pompée, la tragédie ne roule plus quesur un rendez-vous de César avec Cléopâtre, sur une lionne for-tune ; tout devient hors-d’œuvre : il n’y a ni nœud, ni intrigue.Cornélie n’arrive que pour déplorer la mort de son mari ; maistelle est la beauté de son rôle, qu’elle soutient presque seule ladignité de la pièce. (V.)
1 Ces quatre vers de César à Septime relèvent tout d’un couple caractère de César, et le rendent digne d’écouter Cornélie.
2 Cornélie doit-elle dire h César qu’elle est sa prisonnière, etnon pas son esclave? n’est-ce pas une chose assez reconnue parCésar? Jamais les Romains vaincus par des Romains ne furentmis dans l’esclavage. Elle se vante d’appeler César par son nom,et de ne point l’appeler seigneur : mais le nom de seigneurn’était donné à personne; c’est un terme dont nous nous ser-vons au théâtre français, et dont Cornélie abuse : il vient dumot latin senior, et nous l’avons adopté pour en faire un titrehonorifique. Cornélie peut-elle s’excuser de 11e pas donner à unRomain un titre français ? doit-elle entin faire remarquer à Cé-sar qu'elle parle comme tout le monde parlait alors? n’est-cepas une petite attention de Cornélie à faire voir qu’elle veutmettre de la grandeur où il n’y a rien que de très-ordinaire?Cette affectation, dit le judicieux marquis de Vauvenargues,homme trop peu connu et qui a trop peu vécu, cette affectationest le principal défaut de notre théâtre, et l’écueil ordinaire despoètes. ( V. ) — Voltaire a fait la même faute dans Rome sauvée.Catilina donne à Cicéron le nom de seigneur :
Je tous ai déjà dit, seigneur, que votre placeAvec Catilina permet peu cette audace.
C’est, en effet, un défaut de convenance (P.)
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J’ai vu mourir Pompée, et ne l’ai pas suivi ;
Et bien que le moyen m’en aye été ravi 1 ,
Qu’une pitié cruelle à mes douleurs profondesM’aye ôté le secours et du fer et des ondes,
Je dois rougir pourtant, après un tel malheur,
De n’avoir pu mourir d’un excès de douleur :
Ma mort était ma gloire, et le destin m’en privePour croître mes malheurs, et me voir ta captive;
Je dois bien toutefois rendre grâces aux dieuxDe ce qu’en arrivant je te trouve en ces lieux,
Que César y commande, et non pas Ptolomée.
Hélas ! et sous quel astre, ô ciel ! m’as-tu formée,
Si je leur dois des vœux de ce qu’ils ont permisQuejerencontreici mes plus grands ennemis, [princeEt tombe entre leurs mains plutôt qu’aux mains d’unQui doit à mon époux son trône et sa province.
César, de ta victoire écoute moins le bruit;
Elle n’est que l’effet du malheur qui me suit;
Je l’ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse;Deux fois du monde entier j’ai causé la disgrâce 1 ,Deux fois de mon hymen le nœud mal assortiA chassé tous les dieux du plus juste parti :
Heureuse en mes malheurs, si ce triste hyménée,Pour le bonheur de Rome, à César m’eût donnée!
Et si j’eusse avec moi porté dans ta maisonD’un astre envenimé l’invincible poison 3 !
Car enfin n’attends pas que j’abaisse ma haine.
Je te fai déjà dit, César, je suis Romaine*,
1 Aye été pour ait été. Cet aye, à la troisième personne, estun solécisme très-commun. On a mis ait dans les dernières édi-tions. On doit surtout remarquer que Cornélie devrait commen-cer par remercier César, qui vient de chasser ignominieusementde sa présence Septime, l'un des assassins de Pompée. (V.)
2 Cette imitation de Lucain, bis nocui mundo, et tous cessentiments ne sont-ils pas un peu trop chargés d’ostentation ?Pourquoi Cornélie a-t-elle fait le malheur du monde? elle n’en-tra jamais dans les affaires publiques ; c’était une jeune veuveque Pompée fut blâmé d’avoir épousée : elle eut deux marismalheureux, mais ne fut cause du malheur d’aucun. (V.)
3 Ce souhait d’être la femme de César pour lui porter l’invin-cible poison d’un astre parait trop recherché. Cela est encoreimité de Lucain, et n’en parait pas meilleur : il n’est point dutout naturel qu’elle pense être la cause des malheurs de Rome,puisqu’elle n’a point été la cause des guerres civiles. Elle rendgrâces aux dieux d’avoir trouvé César; elle lui demande l,a ven-geance de la mort de son mari, et elle lui dit en même tempsqu’elle voudrait l’épouser pour le rendre malheureux ! De pa-reils jeux d’esprit dégraderaient beaucoup le rôle de Cornélie,si quelque chose pouvait l’avilir. On pourrait dire que cette en-trevue de Cornélie et de César est inutile à l’intrigue de la pièce.Cette tragédie ( qui est en effet d’un genre particulier qu’il seraittrès-dangereux d’imiter ) se soutient par les beaux morceaux dedétail. Il y a des choses admirables dans ce discours de Corné-lie. Il serait àsouhaiter qu’il y eût moins decette enflure qui estcontraire à la vraie dignité et à la vraie douleur. (V.)
4 Pourquoi le répéter? parle-t-elle à un autre qu’à un Ro-main? (V.) — En disant à César qu’elle est Romaine, Cornéliene veut pas lui dire simplement qu’elle est de Rome, commeVoltaire parait l’entendre, et comme une bourgeoise de Paris