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LE MENTEUR, ACTE IV, SCÈNE IV,
Mais il est à présent des secrets merveilleux :
Ne t’a-t-on point parlé d’une source de vieQue nomment nos guerriers poudre de sympathie?On en voit tous les jours des effets étonnants.
CLITON.
Encor ne sont-ils pas du tout si surprenants ;
Et je n’ai point appris qu’elle eût tant d’efficace ',Qu’un homme que pour mort on laisse sur la place,Qu’on a de deux grands coups percé de part en part,Soit dès le lendemain si frais et si gaillard.
DORANTE.
La poudre que tu dis n’est que de la commune,
On n’en fait plus de cas ; mais, Cliton, j’en sais uneQui rappelle sitôt des portes du trépas,
Qu’en moins d’un tourne-main on ne s’en souvientQuiconque la sait faire a de grands avantages, [pas ;
CLITON.
JDonnez-m’en le secret, et je vous sers sans gages.
DORANTE.
Je te le donnerais, et tu serais heureux ;
Mais le secret consiste en quelques mots hébreux,Qui tous à prononcer sont si fort difficiles,
Que ce serait pour toi des trésors inutiles.
CLITON.
Vous savez donc l’hébreu ?
DORANTE.
L’hébreu ! parfaitement :J’ai dix langues, Cliton, à mon commandement.
CLITON.
Vous auriez bien besoin de dix des mieux nourries,Pour fournir tour à tour à tant de menteries ;
Vous les hachez menu comme chair à pâtésVous avez tout le corps bien plein de vérités,
U n’en sort jamais une.
DORANTE.
Ah, cervelle ignorante!
Mais mon père survient.
SCÈNE IV.
GÉRONTE, DORANTE, CLITON.
GÉRONTE.
Je vous cherchais, Dorante.dorante , à part .
Je ne vous cherchais pas, moi. Que mal à proposSon abord importun vient troubler mon repos 3 !
1 Efficace, pris comme substantif, n’est plus d’usage; on ditefficacité, ou plutôt on se sert d’un autre mot. (V.)
2 Ces vers ne paraissent-ils pas d’un genre de plaisanterie tri-vial, et môme trop bas pour le ton général de la pièce? (V.)
3 II ne peut pas dire qu’il est en repos : il ne pourrait trouverson père incommode qu’en cas qu’il sut que son père vient trou-bler son amour : il serait excusable alors par l’excès de sa pas-sion ; mais il n’a de véritable passion que celle de mentir assezmal à propos. (V.)
Et qu’un père incommode un homme de mon âge 1 !GÉRONTE.
Vu l’étroite union que fait le mariage,
J’estime qu’en effet c’est n’y consentir point,
Que laisser désunis ceux que le ciel a joint.
La raison le défend, et je sens dans mon âmeUn violent désir de voir ici ta femme.
J’écris donc à son père ; écris-lui comme moi :
Je lui mande qu’après ce que j’ai su de toi,
Je me tiens trop heureux qu’une si belle fille,
Si sage, et si bien née, entre dans ma famille 2 .J’ajoute à ce discours que je brûle de voirCelle qui de mes ans devient l’unique espoir ;
Que pour me l’amener tu t’en vas en personne ;
Car enfin il le faut, et le devoir l’ordonne :N’envoyer qu’un valet sentirait son mépris.
DORANTE.
De vos civilités il sera bien surpris,
Et pour moi je suis prêt ; mais je perdrai ma peine :11 ne souffrira pas encor qu’on vous l’amène ;
Elle est grosse.
GÉRONTE.
Elle est grosse!
DORANTE.
Et de plus de six mois.
GÉRONTE.
Que de ravissements je sens à cette fois !
DORANTE.
Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse.
GÉRONTE.
Non, j’aurai patience autant que d’allégresse ;
Pour hasarder ce gage il m’est trop précieux.
A ce coup ma prière a pénétré les cieux.
Je pense en le voyant que je mourrai de joie.
Adieu : je vais changer la lettre que j’envoie,
En écrire à son père un nouveau compliment,
Le prier d’avoir soin de son accouchement,
Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde.
dorante, bas, à Cliton.
Le bon homme s’en va le plus content du monde.
géronte , se retournant.
Écris-lui comme moi.
DORANTE.
Je n’y manquerai pas.
(à Cliton.)
Qu’il est bon !
CLITON.
Taisez-vous, il revient sur ses pas.
1 Corneille aurait puse dispenser de donnera Dorante, dontil a voulu faire un personnage agréable, ce sentiinenttrès-im-moral d’irrévérence envers son père. Cette remarque n’eùt pasété déplacée dans le commentaire de Voltaire. (P.)
2 Si sage, et si bien née , une lille qui a été surprise avec unhomme pendant la nuit! (V.)