LE MENTEUR, ACTE IV, SCENE IX.
Et s'il l’aime en effet, tout le reste ira bien.
Va-t’en : et sans te mettre en peine de m’instruire,Crois que je lui dirai tout ce qu’il lui faut dire.
CLITON.
Adieu ; de ton côté si tu fais ton devoir,
Tu dois croire du mien que je ferai pleuvoir.
SCÈNE VIII.
SABINE, LUCRÈCE.
SABINE.
Que je vais bientôt voir une fille contente !
Mais la voici déjà; qu’elle est impatiente !
Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet.
LUCRÈCE.
Eh bien ! que t’ont conté le maître et le valet ?
SABINE.
Le maître et le valet m’ont dit la même chose,
Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.
Lucrèce , après avoir lu.
Dorante avec chaleur fait le passionné ;
Mais le fourbe qu’il est nous en a trop donné,
Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.
SABINE.
Je ne les crois non plus; mais j’en crois ses pistoles.
LUCRÈCE.
II t’a donc fait présent ?
SABINE.
Voyez.
LUCRÈCE.
Et tu l’as pris ?
SABINE.
Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits,
Et vous mieux témoigner ses flammes véritables,J’en ai pris les témoins les plus indubitables ;
Et je remets, madame, au jugement de tousSi qui donne à vos gens est sans amour pour vous,
Et si ce traitement marque une âme commune.
LUCBÈCE.
Je ne m’oppose pas à ta bonne fortune ;
Mais, comme en l’acceptant tu sors de ton devoir,Du moins une autre fois ne m’en fais rien savoir.
SABINE.
Mais à ce libéral que pourrai-je promettre ?
LUCRÈCE.
Dis-lui que, sans la voir, j’ai déchiré sa lettre.
SABINE.
O ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous ?
LUCRÈCE.
Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux ;Conte-lui dextrement le naturel des femmes 1 ;
1 Dextrement n’est plus d’usage : on ne conte point le natu-rel; on le peint, on le décrit. (V.)
Dis-lui qu’avec le temps on amollit leurs âmes ;
Et l’avertis surtout des heures et des lieuxOù par rencontre il peut se montrer à mes yeux.Parce qu’il est grand fourbe, il faut que je m’assure.
SABINE.
Ah ! si vous connaissiez les peines qu’il endure,Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint;Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.
LUCRÈCE.
Pour apaiser les maux que cause cette plainte,Donne-lui de l’espoir avec beaucoup de crainte ;
Et sache entre les deux toujours le modérer,
Sans m’engager à lui, ni le désespérer.
SCÈNE IX. .
CLARICE, LUCRÈCE, SABINE.
CLARICE.
Il t’en veut tout de bon, et m’en voilà défaite ' ;
Mais je souffre aisément la perte que j’ai faite ;Alcippe la répare, et son père est ici.
LUCRÈCE.
Te voilà donc bientôt quitte d’un grand souci ?
CLARICE.
M’en voilà bientôt quitte ; et toi, te voilà prêteA t’enrichir bientôt d’une étrange conquête.
Tu sais ce qu’il m’a dit.
SABINE.
S’il vous mentait alors,
A présent il dit vrai ; j’en réponds corps pour corps.
CLARICE.
Peut-être qu’il le dit ; mais c’est un grand peut-être.
LUCRÈCE.
Doranteest un grand fourbe, et nous l’a fait connaître ;Mais s’il continuait encore à m’en conter,
Peut-être avec le temps il me ferait douter.
CLARICE.
Si tu l’aimes, du moins, étant bien avertie,
Prends bien garde à ton fait, et fais bien ta partie J .
LUCRÈCE.
C’en est trop ; et tu dois seulement présumerQue je penche à le croire, et non pas à l’aimer.
CLARICE.
De le croire à l’aimer la distance est petite :
Qui fait croire ses feux fait croire son mérite ;
1 Ces scènes de Clarice et de Lucrèce ne sont ni comiques niintéressantes : aucune des deux n’aime ; elles jouent un tour as-sez grossier à Dorante, qui doit reconnaître Clarice à sa voix ;et ce sont elles qui sont véritablement menteuses avec lui. (Y.)
2 Cette expression, prise en ce sens, n’est plus d’usage. Au-jourd’hui , prendre, garde à son fait est une phrase très-popu-laire. On a remarqué que ces scènes de Clarice et de Lucrècesont toutes très-froides. On en demande la raison : c’est que nil’une ni l’autre n’a une vraie passion ni un grand intérêt. (V.)