LA SUITE
DU MENTEUR,
COMÉDIE. — 1643.
- J O T~ -
ÉPITRE.
Monsieur ,
Je vous avais bien dit que le Menteur ne serait pas ledernier emprunt ou larcin que je ferais chez les Espagnols :en voici une suite qui est encore tirée du môme original,et dont Lope a traité le sujet sous le titre de Amar sinesaber a quien. Elle n’a pas été si heureuse au théâtre quel’autre, quoique plus remplie de beaux sentiments et debeaux vers. Ce n’est pas que j’en veuille accuser ni le dé-faut des acteurs, ni le mauvais jugement du peuple; lafaute en est toute à moi, qui devais mieux prendre mesmesures, et choisir' des sujets plus répondants au goût demon auditoire. Si j’étais de ceux qui tiennent que la poésiea pour but de profiter aussi bien que de plaire, je tâcheraisde vous persuader que celle-ci est beaucoup meilleure quel’autre, à cause que Dorante y parait beaucoup plus honnêtehomme, et donne des exemples de vertu a suivre; au lieuqu’en l’autre il ne donne que des imperfections à éviter;mais pour moi, qui tiens avec Aristote et Horace que notreart n’a pour but que le divertissement, j’avoue qu’il est icibien moins à estimer qu’en la première comédie, puisque,avec ses mauvaises habitudes, il a perdu presque toutes sesgrâces, et qu’il semble avoir quitté la meilleure part de sesagréments lorsqu’il a voulu se corriger de ses défauts.Vous me direz que je suis bien injurieux au métier qui mefait connaître, d’en ravaler le but si bas que de le réduireà plaire au peuple, et que je suis bien hardi tout ensemble deprendre pour garants de mon opinion les deux maîtresdont ceux du parti contraire se fortifient. A cela, je vousdirai que ceux-là même qui mettent si haut le but de l’artsont injurieux à l’artisan, dont ils ravalent d’autant plus lemérite, qu’ils pensent relever la dignité de sa profession,parce que, s’il est obligé de prendre soin de l’utile, ilévite seulement une faute quand il s’en acquitte, et n’estdigne d’aucune louange. C’est mon Horace qui me l’ap-prend :
Fitovi denigue culparn,
Non laudem mcrui.
En effet, monsieur, vous ne loueriez pas beaucoup unhomme pour avoir réduit un poème dramatique dans l’u-nité de jour et de lieu, parce que les lois du théâtre le luiprescrivent, et que sans cela son ouvrage ne serait qu’un
monstre. Pour moi, j’estime extrêmement ceux qui mêlentl’utile au délectable, et d’autant plus qu’ils n’y sont pasobligés par les règles de la poésie : je suis bien aise de direavec notre docteur :
Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci.
Mais je dénie qu’ils faillent contre ces règles, lorsqu’ils nel’y mêlent pas, et les blâme seulement de ne s’être pas pro-posé un objet assez digne d’eux, ou, si vous me permettezde parler un peu chrétiennement, de n’avoir pas eu assezde charité pour prendre l’occasion de donner en passantquelque instruction à ceux qui les écoutent ou qui les li-sent ; pourvu qu’ils aient trouvé le moyen de plaire, ils sontquittes envers leur art; et s’ils pèchent, ce n’est pas contrelui, c’est contre les bonnes mœurs et contre leur audi-toire. Pour vous faire voir le sentiment d’Horace là-dessus,je n’ai qu’à répéter ce que j’en ai déjà pris; puisqu’il netient pas qu’on soit digne de louange quand on n’a fait ques’acquitter de ce qu’on doit, et qu’il en donne tant à celuiqui joint l’utile à l’agréable, il est aisé de conclure qu’iltient que celui-là fait plus qu’il n’était obligé de faire.Quant à Aristote, je ne crois pas que ceux du parti con-traire aient d’assez bons yeux pour trouver le mot d’utilitédans tout son Art poétique : quand il recherche la cause dela poésie, il ne l’attribue qu’au plaisir que les hommes re-çoivent de l’imitation; et, comparant l’une à l’autre lesparties de la tragédie, il préfère la fable aux mœurs, seu-lement pour ce qu’elle contient tout ce qu’il y a d’agréabledans le poème ; et c’est pour cela qu’il l’appelle l’ânie de latragédie. Cependant, quand on y mêle quelque utilité, cedoit être principalement dans cette partie qui regarde lesmœurs, et que ce grand homme toutefois ne tient point dutout nécessaire, puisqu’il permet de la retrancher entière-ment, et demeure d’accord qu’on peut faire une tragédiesans mœurs. Or, pour ne vous pas donner mauvaise im-pression de la comédie du Menteur, qui a donné lieu àcette suite, que vous pourriez juger être simplement faitepour plaire, et n’avoir pas ce noble mélange de l’utilité,d’autant qu’elle semble violer une autre maxime, qu’onveut tenir pour indubitable, touchant la récompense desbonnes actions et la punition des mauvaises, il ne .serapeut-être pas hors de propos que je vous dise là-dessus ceque je pense. Il est certain que les actions de Dorante nesont pas bonnes moralement, n’étant que fourbes et men-teries; et néanmoins il obtient enfin ce qu’il souhaite,