Band 
Tome premier.
Seite
433
JPEG-Download
 

433

LA. SUITE DU MENTEUR, ACTE I, SCÈNE I.

puisque la vraie Lucrèce est en cette pièce sa dernière in-clination. Ainsi, si cette maxime est une véritable règle duthéâtre, j’ai failli ; et si c’est en ce point seul que consistel’utilité de la poésie, je n’y en ai point mêlé. Pour le pre-mier, je n’ai qu’à vous dire que cette règle imaginaire estentièrement contre la pratique des anciens; et, sans allerchercher des exemples parmi les Grecs, Sénèque, qui ena tiré presque tous ses sujets, nous en fournira assez : Mé-dée brave Jason après avoir brûlé le palais royal, fait périrle roi et sa tille et tue ses enfants; dans la Troade , Ulysseprécipite Astyanax, et Pyrrhus immole Polyxène, tousdeux impunément; dans Agamemnon, il est assassiné parsa femme et par son adultère, qui s’empare de son trônesans qu’on voie tomber de foudre sur leurs têtes; Atréemême, dans le Thyeste, triomphe de son misérable frère,après lui avoir fait manger ses enfants. Et, dans les comé-dies de Piaule et de Térence, que voyons-nous autre choseque de jeunes fous qui, après avoir, par quelque trompe-rie, tiré de l’argent de leurs pères, pour dépenser à la suitede leurs amours déréglées, sont enfin richement mariés;et des esclaves qui, après avoir conduit toute l’intrique 1 , etservi de ministres à leurs débauches, obtiennent leur li-berté pour récompense? Ce sont des exemples qui ne se-raient non plus propres à imiter que les mauvaises finessesde notre Menteur. Vous me demanderez en quoi donc con-siste cette utilité de la poésie, qui en doit être un des grandsornements, et qui relève si haut le mérite du poète quandil en enrichit son ouvrage. J’en trouve deux à mon sens :l’une empruntée de la morale, l’autre qui lui est particu-lière : celle-là se rencontre aux sentences et réflexionsque l’on peut adroitement semer presque partout; celle-cien la naïve peinture des vices et des vertus. Pourvu qu’onles sache mettre en leur jour, et les faire connaître par leursvéritables caractères, celles-ci se feront aimer, quoiquemalheureuses, et ceux-là se feront détester, quoique triom-phants. Et comme le portrait d’une laide femme ne laissepas d’être beau, et qu’il n’est pas besoin d’avertir que l’ori-ginal n’en est pas aimable pour empêcher qu’on l’aime,il en est de même dans notre peinture parlante : quand lecrime est bien peint de ses couleurs, quand les imperfec-tions sont bien figurées, il n’est pas besoin d’en faire voirun mauvais succès à la fin pour avertir qu’il ne les faut pasimiter; et je m’assure que, toutes les fois que le Menteur aété représenté, bien qu’on l’ait vu sortir du théâtre pouraller épouser l’objet de ses derniers désirs, il n’y a eu per-sonne qui se soit proposé son exemple pour acquérir unemaîtresse, et qui n’ait pris toutes ses fourbes, quoiqueheureuses, pour des friponneries d’écolier, dont il fautqu’on se corrige avec soin, si l’on veut passer pour hon-nête homme. Je vous dirais qu’il y a encore une autre uti-lité propre à la tragédie, qui est la purgation des passions;mais ce n’est pas ici le lieu d’en parler, puisque ce n’estqu’une comédie que je vous présente. Vous y pourrez ren-contrer en quelques endroits ces deux sortes d’utilités dontje vous viens d’entretenir. Je voudrais que le peuple y eûttrouvé autant d’agréable, afin que je vous pusse présenter

1 On écrivait alors indifféremment intrigue et intrique, etce mot était des deux genres.

CORNEILLE. — TOME I.

quelque chose qui eût mieux atteint le but de l’art. Tellequ’elle est, je vous la donne, aussi bien que la première,et demeure de tout mon coeur,

Monsieur,

Votre très-humble serviteur,CORNEILLE.

PERSONNAGES.

DORANTE.

CL1TON, valet de Dorante.

CLÉANDRE, gentilhomme de Lyon.

MÉLISSE, sœur de Cléandre.

PHILISTE, ami de Dorante, et amoureux de MelisseLYSE, femme de chambre de Mélisse.

Un Prévôt.

La scène est à Lyon.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE'.

DORANTE, CLITON.

( Dorante paraît écrivant dans une prison, et legeôlier ouvrant la porte à Cliton, et le lui mon-trant. )

CLITON.

Ah ! monsieur, c’est donc vous ?

DORANTE.

Cliton, je te revoi !

CLITON.

Je vous trouve, monsieur, dans la maison du roi !Quel charme, quel désordre, ou quelle raillerie,

Des prisons de Lyon fait votre hôtellerie?

DORANTE.

Tu le sauras tantôt. Mais qui t’amène ici ?

CLITON.

Les soins de vous chercher.

DORANTE.

Tu prends trop de souci ;Et bien qu’après deux ans ton devoir s’en avise,

Ta rencontre me plaît, j’en aime la surprise ;

1 Dès les premiers vers, un grand intérêt commence : Doranteest en prison, après avoir disparu le jour de ses noces ; il estvrai qu’il n’a eu aucune raison de s’enfuir quand il allait se ma-rier, que c’est un caprice impardonnable, que ce caprice mêmele rend un peu méprisable ; mais il est en prison ; sa maîtresse aépousé son père, ce père est mort : tout cela excite beaucoup decuriosité. C’est une chose à laquelle il ne fautjamais manquerdans les expositions : toute première scène qui ne donne pas en-vie de voir les autres ne vaut rien. (V.)

28