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Tome premier.
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434
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LA SUITE DU MENTEUR, ACTE I, SCENE I.

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Ce devoir, quoique tard, enfin s’est éveillé.

CLITON.

Et qui savait, monsieur, où vous étiez allé?

Vous ne nous témoigniez qu’ardeur et qu’allégresse,Qu’impatients désirs de posséder Lucrèce ;

L’argent était touché, les accords publiés ;

Le festin commandé, les parents conviés,

Les violons choisis, ainsi que la journée :

Rien ne semblait plus sûr qu’un si proche hyménée ;Et parmi ces apprêts , la nuit d’auparavantVous sûtes faire gille 1 , et fendîtes le vent.

Comme il ne fut jamais d’éclipse plus obscure,Chacun sur ce départ forma sa conjecture;

Tous s’entre-regardaient, étonnés, ébahis ;

L’un disait : « il est jeune, il veut voir le pays; »L’autre : « il s’est allé battrè, il a quelque querelle ; »1/autre d’une autre idée embrouillait sa cervelle ;

Et tel vous soupçonnait de quelque guérisonD’un mal privilégié dont je tairai le nom 2 .

Pour moi, j’écoutais tout, et mis dans mon caprice 3 4Qu’on ne devinait rien que par votre artifice.

Ainsi ce qui chez eux prenait plus de créditM’était aussi suspect que si vous l’eussiez dit;

Et tout simple etdoucet, sans chercher de linesse,Attendant le boiteux 4, je consolais Lucrèce.

DOUANTE.

Je l’aimais, je te jure; et, pour la posséder,

Mon amour mille fois voulut tout hasarder;

Mais quand j’eus bien pensé que j’allais à mon figeAu sortir de Poitiers entrer au mariage,

Que j’eus considéré ses chaînes de plus près,

Son visage à ce prix n’eut plus pour moi d’attraits :L’horreur d’un tel lien m’en fit de la maîtresse ;

Je crus qu’il fallait mieux employer ma jeunesse ,

1 Quand quelqu’un s’est dérobé et s’en est fui secrètement,on dit qu’il a fait gille, parce que saint Gilles, prince du Lan-guedoc, s’enfuit secrètement, de peur d’être fait roi. (Belijn-CEN, Éty mologie des Proverbes français, édition de 1656. )

2 II faut plaindre un siècle où l’on présentait sur le tliéfitredeces idées qui font rougir. De plus, privilégié doit être de cinqsyllabes, et Corneille le fait de quatre. (Y.)

3 Je mis dans mon caprice ne peut signifier je mis dansma tète, dans ma fantaisie, dans mon imagination., dansmon esprit : on n’a pas le caprice comme on a une faculté del’àme; on peut bien avoir un caprice dans son idée, maisonn’a point une idée dans son caprice. (V.)

4 Ancienne façon de parler qui signifie le temps, parce queles anciens figuraient le temps sous l’emblème d’un vieillardboiteux qui avait des ailes, pour faire voir que le mal arrive tropvite, et le bien trop lentement. —Nous ne remarquerons pasdans cette pièce toutes les fautes de langage : elles sont en très-grand nombre; mais c’est assez d’avertir qu’en général il nefaut pas imiter le style decet ouvrage, trop négligé. Il me sem-ble que la meilleure manière de s’instruire est d’observer soi-gneusement les fautes des bons écrits, parce qu’elles pourraientêtre d’un exemple dangereux, et de remarquer les beautés despièces moins heureuses, parce que d’ordinaire ces beautés sontperdues. (V.)

Et que, quelques appas qui pussent me ravir,

C’était mal en user que si tôt m’asservir.

Je combats toutefois ; mais le temps qui s’avanceMe fait précipiter en cette extravagance ;

Et la tentation de tant d’argent touchéM’achève de pousser où j’étais trop penché.

Que l'argent est commode à faire une folie!

L’argent me fait résoudre à courir l’Italie.

Je pars de nuit en poste, et d’un soin diligentJe quitte la maîtresse, et j’emporte l’argent.

Mais, dis-moi, que fit-elle? et que dit lors son père?Le mien, ou je me trompe, était fort en colère ?

CLITON.

D’abord de part et d’autre on vous attend sans bruit ;Un jour se passe, deux, trois, quatre, cinq, six, huit;Enfin, n’espérant plus, on éclate, on foudroie :Lucrèce par dépit témoigne de la joie,

Chante, danse, discourt, rit; mais, sur mon honneur,Elle enrageait, monsieur, dans l'âme, etdeboncœur.Ce grand bruit s’accommode, et, pour plâtrer l’affaire,La pauvre délaissée épouse votre père,

Et rongeant dans son cœur son déplaisir secret,D’un visage content prend le change q regret.

L’éclat d'un tel affront l’ayant trop décriée,

Il n’est à son avis que d’être mariée ;

Et comme en un naufrage on se prend où l’on peut,En fille obéissante elle veut ce qu’on veut.

Voilà donc le bon homme enfin à sa seconde,C’est-à-dire qu’il prend la poste à l’autre monde ;

TJn peu moins de deux mois le met dans le cercueil.

DORANTE.

J’ai su sa mort à Rome, où j’en ai pris le deuil.

CLITON.

Elle a laissé chez vous un diable de ménage :

Ville prise d’assaut n’est pas mieux au pillage,

La veuve et les cousins, chacun y fait pour soi,Comme fait un traitant pour les deniers du roi ;

Où qu’ils jettent la main ils font rafles entières;

Ils ne pardonnent pas même au plomb des gouttières;Et ce sera beaucoup si vous trouvez chez vous,Quand vous y rentrerez, deux gonds et quatre clous.

J’apprends qu’on vous a vu cependant à Florence.Pour vous donner avis je pars en diligence ;

Et je suis étonné qu’en entrant dans LyonJe vois courir du peuple avec émotion :

Je veux voir ce que c’est ; et je vois, ce me semble,Pousser dans la prison quelqu’un qui vous ressemble;On m’y permet l’entrée ; et, vous trouvant ici,

Je trouve en même temps mon voyage accourci.

Voilà mon aventure; apprenez-moi la vôtre.

DORANTE.

La mienne est bien étrange, on me prend pour un au-cliton. [tre.

J’eusse osé le gager. Est-ce meurtre, ou larcin?