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Tome premier.
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440
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440 LA SUITE DU MENTEUR, ACTE IL SCENE I.

CLITON.

Quoi! c’est là donc, monsieur...?

DOUANTE.

Oui, c’est là le coupable.

CLITON.

L’homme à votre cheval ?

DOUANTE.

Rien n’est si véritable.

CLITON.

Je ne sais où j’en suis, et deviens tout confus.

Ne m’aviez-vous pas dit que vous ne mentiez plus?

DOUANTE.

J’ai vu sur son visage un noble caractère,

Qui, me parlant pour lui, m’a forcé de me taire,

Et d’une voix connue entre les gens de cœur

M’a dit qu’en le perdant je me perdrais d’honneur.

J’ai cru devoir mentir pour sauver un brave homme.

CLITON.

Et c’est ainsi, monsieur, que l’on s’amende à Rome 1 2 ?Je me tiens au proverbe ; oui, courez, voyagez ;

Je veux être guenon si jamais vous changez :

Vous mentirez toujours, monsieur, sur ma parole.Croyez-moi que Poitiers est une bonne école;

Pour le bien du public je veux le publier ;

Les leçons qu’on y prend ne peuvent s’oublier.

DOUANTE.

Je ne ments plus, Cliton, je t’en donne assurance;Mais en un tel sujet l’occasion dispense.

CLITON.

Vous en prendrez autant comme vous en verrez.Menteur vous voulez vivre, et menteur vous mourrez ;Et l’on dira de vous pour oraison funèbre :

« C’était en menterie un auteur très-célèbre,

« Qui sut y raffiner de si digne façon,

« Qu’aux maîtres du métier il en eût fait leçon ;

« Etquitantqu’ilvécut,sanscraindreaucunerisque a ,■i Aux plus forts d’après lui put donner quinze et bis-dorante. que. »

Je n’ai plus qu’à mourir, mon épitaphe est fait 3 ,

Et tu m’érigeras en cavalier parfait :

Tu ferais violence à l’humeur la plus triste.

Mais, sans plus badiner, va-t’en chercher Philiste ;Donne-lui cette lettre ; et moi, sans plus mentir,Avec les prisonniers j’irai me divertir.

1 Cliton fait fort mal de ne pas approuver un mensonge si no-ble , et Dorante perd ici une helle occasion de faire voir qu’il estdes cas où il serait infâme de dire la vérité :quel cœur serait as-sez lâche pour ne point mentir quand il s’agit de sauver la vie etl’honneur d’un père, d’un parent, d’un ami? Il y avait là de quoifaire de très-beaux vers. (Y.)

2 Aucune risque serait un solécisme aujourd’hui : risque estmasculin. (P.)

3 Épitaphe , au contraire, est du genre féminin. (P.)

ACTE SECOND.

SCÈNE PREMIÈRE.

MÉLISSE, LYSE.

mélisse , tenant une lettre ouverte en sa main.Certes, il écrit bien; sa lettre est excellente.

LYSE.

Madame, sa personne est encor plus galante :

Tout est charmant en lui, sa grâce, son maintien.

MÉLTSSE.

11 semble que déjà tu lui veuilles du bien.

LYSE.

.T’en trouve, à dire vrai, la rencontre si belle,

Que je voudrais l’aimer, si j’étais demoiselle 1 .

Il est riche, et de plus il demeure à Paris,

Où des dames, dit-on, est le vrai paradis ;

Et ce qui vaut bien mieux que toutes ces richesses,Les maris y sont bons ,-.et les femmes maîtresses.

Je vous le dis encor, je m’y passerais bien ;

Et si j’étais son fait, il serait fort le mien.

MÉLISSE.

Tu n’es pas dégoûtée. Enfin, Lyse, sans rire,

C’est un homme bien fait?

LYSE.

Plus que je ne puis dire.

MÉLISSE.

A sa lettre il paraît qu’il a beaucoup d’esprit ;

Mais, dis-moi, parle-t-il aussi bien qu’il écrit?

LYSE.

Pour lui faire en discours montrer son éloquenceIl lui faudrait des gens de plus de conséquence ;

C’est à vous d’éprouver ce que vous demandez.

MÉLISSE.

Et que croit-il de moi ?

LYSE.

Ce que vous lui mandez ;

1 C’est précisément ce que dit Antoine à César, danslatragé-die de Pompée : Et si fêtais César, je la. voudrais aimer.Cette idée, ridicule dans le tragique, est ici à sa place ; on peutremarquer d’ailleurs'que, quand il s’agit d’amour, il y a une in-finité de vers qui conviennent également au comique etautra-gique : tout ce qui est naturel et tendre peut également s’em-ployer dans les deux genres ; mais ce qui n’est que familier nedoit jamais appartenir qu’au genre comique. Le grand défaut dece temps-là était de ne pas distinguer ces nuances : on n’y par-vint que fort tard, quand le goût épuré de la cour de Louis XIV,l’esprit de Racine, et la critique de Boileau, eurent enfin poséces bornes, qu’il était si difficile deconnaitre, et qu’il est si aiséde passer. On doit avouer que c’est un mérite oui ne fut guèreconnu qu’en France : l’amour n’a été traité sur aucun autrethéâtre comme il doit l’étre ; les auteurs tragiques de toutes lesautres nations ont toujours fait parler leurs amants en poètes.(V.)