LA SUITE DU MENTEUR, ACTE II, SCENE I. 44
Que vous l’avez tantôt vu par votre fenêtre.
Que vous l’aimez déjà.
MÉLISSE.
Cela pourrait bien être.
LYSE.
Sans l’avoir jamais vu?
MÉLISSE.
J’écris bien sans le voir.
LYSE.
Mais vous suivez d’un frère un absolu pouvoir 1 ,
Qui, vous ayant conté par quel bonheur étrangeIl s’est mis à couvert de la mort de Florange,
Se sert de cette feinte, en cachant votre nom,
Pour lui donner secours dedans cette prison.
L’y voyant en sa place, il fait ce qu’il doit faire.
MÉLISSE.
Je n’écrivais tantôt qu’à dessein de lui plaire.
Mais, Lyse, maintenant j’ai pitié de l’ennuiD’un homme si bien fait qui souffre pour autrui ;
Et par quelques motifs que je vienne d’écrire,
Il est de mon honneur de ne m’en pas dédire.
La lettre est de ma main, elle parle d’amour :
S’il ne sait qui je suis, il peut l’apprendre un jour.Un tel gage m’oblige à lui tenir parole :
Ce qu’on met par écrit passe une amour frivole.Puisqu’il a du mérite, on ne m’en peut blâmer;
Et je lui dois mon cœur, s’il daigne l’estimer.
Je m’en forme en idée une image si rare,
Qu’elle pourrait gagner l’âme la plus barbare;L’amour en est le peintre, et ton rapport flatteurEn fournit les couleurs à ce doux enchanteur.
LYSE.
Tout comme vous l’aimez vous verrez qu’il vous aime :Si vous vous engagez, il s’engage de même,
Et se forme de vous un tableau si parfait,
Que c’est lettre pour lettre, et portrait pour portrait.Il faut que votre amour plaisamment s’entretienne ;Il sera votre idée, et vous serez la sienne.
L’alliance est mignarde, et cette nouveauté,
Surtout dans une lettre, aura grande beauté,
Quand vous y souscrirez, pour Dorante ou Mélisse :« Votre très-humble idée à vous rendre service. »Vous vous moquez, madame; et loin d’y consentir,Vous n’en parlez ainsi que pour vous divertir ?
MÉLISSE.
Je ne me moque point.
LYSE.
Et que fera, madame,
Cet autre cavalier dont vous possédez l’âme,
Votre amant ?
1 Cela justifie entièrement le procédé de Mélisse ; cela rend sonrôle intéressant : tout annoncejusqu’ici une pièce parfaite pourla conduite; nous ne parlons point des fautes de style. (Y.)
MÉLISSE.
Qui?
LYSE.
Philiste.
MÉLISSE.
Ah! ne présume pasQue son cœur soit sensible au peu que j’ai d’appas;
II fait mine d’aimer, mais sa galanterieN’est qu’un amusement et qu’une raillerie.
LYSE.
Il est riche, et parent des premiers de Lyon.
MÉLISSE.
Et c’est ce qui le porte à plus d’ambition.
S’il me voit quelquefois, c’est comme par surprise;Dans ses civilités on dirait qu’il méprise,
Qu’un seul mot de sa bouche est un rare bonheur,
Et qu’un de ses regards est un excès d’honneur.L’amour même d’un roi me serait importune,
S’il fallait la tenir à si haute fortune.
La sienne est un trésor qu’il fait bien d’épargner ;L’avantage est trop grand, j’y pourrais trop gagner.11 n’entre point chez nous ; et quand il me rencontre,Il semble qu’avec peine à mes yeux il se montre,
Et prend l’occasion avec une froideur
Qui craint en me parlant d’abaisser sa grandeur.
LYSE.
Peut-être il est timide, et n’ose davantage.
MÉLISSE.
S’il craint, c’est que l’amour trop avant ne l’engage.Il voit souvent mon frère, et ne parle de rien.
LYSE.
Mais vous le recevez, ce me semble, assez bien.
MÉLISSE.
Comme je ne suis pas en amour des plus fines,
Faute d’autre j’en souffre, et je lui rends ses mines ;Mais je commence à voir que de tels cajoleursNe font qu’effaroucher les partis les meilleurs,
Et ne dois plus souffrir qu’avec cette grimaceD’un véritable amant il occupe la place.
LYSE.
Je l’ai vu pour vous voir faire beaucoup de tours.
MÉLISSE.
Qui l’empêche d’entrer, et me voir fous les jours?Cette façon d’agir est-elle plus polie ?
Croit-il...?
LYSE.
Les amoureux ont chacun leur folie :
La sienne est de vous voir avec tant de respect,
Qu’il passe pour superbe, et vous devient suspect ;Et la vôtre, un dégoût de cette retenue,
Qui vous fait mépriser la personne connue,
Pour donner votre estime, et chercher avec soinL’amour d’un inconnu, parce qu’il est de loin.