442 la SUITE DU MENTEUR. ACTE II. SCÈNE III.
SCÈNE II.
CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE.
CLÉANDBE.
Envers ce prisonnier as-tu fait cette feinte,
Ma sœur?
MÉLISSE.
Sans me connaître, il me croit l’âme atteinte,Que je l’ai vu conduire en ce triste séjour,
Que ma lettre et l’argent sont des effets d’amour ;
Et Lyse, qui l’a vu, m’en dit tant de merveilles,Qu’elle fait presque entrer l’amour par les oreilles.
CLÉANDBE.
Ah ! si tu savais tout !
MÉLISSE.
Elle ne laisse rien;
Elle en vante l’esprit, la taille, le maintien,
Le visage attrayant, et la façon modeste.
CLÉANDBE.
Ah! que c’est peu de chose au prix de ce qui reste!
MÉLISSE.
Que reste-t-il à dire ? Un courage invaincu ?
CLÉANDBE.
C’est le plus généreux qui jamais ait vécu ;
C’est le cœur le plus noble, et l’âme la plus haute...
MÉLISSE.
Quoi ! vous voulez, mon frère, ajouter à sa faute,Percer avec ces traits un cœur qu’il a blessé,
Et vous-même achever ce qu’elle a commencé?
CLÉANDBE.
Ma sœur, à peine sais-je encor comme il se nomme,Et je sais qu’on n’a vu jamais plus honnête homme,Et que ton frère enfin périrait aujourd’hui,
Si nous avions affaire à tout autre qu’à lui.
Quoique notre partie ait été si secrèteQue j’en dusse espérer une sûre retraite,
Et que Florange et moi, comme je t’ai conté,
Afin que ce duel ne pût être éventé,
Sans prendre de seconds, l’eussions faite de sorteQue chacun pour sortir choisît diverse porte,
Que nous n’eussions ensemble été vus de huit jours,Que presque tout le monde ignorât nos amours,
Et que l’occasion me fût si favorableQue je vis l’innocent saisi pour le coupable ;
Je crois te l’avoir dit, qu’il nous vint séparer,
Et que sur son cheval je sus me retirer.
Comme je me montrais, afin que ma présenceDonnât lieu d’en juger une entière innocence,
Sur un bruit répandu que le défunt et moiD’une même beauté nous adorions la loi,
Un prévôt soupçonneux me saisit dans la rue,
Me mène au prisonnier, et m’expose à sa vue.
Juge quel trouble j’eus de me voir en ces lieux :
Ce cavalier me voit, m’examine des yeux,
Me reconnaît, je tremble encore à te le dire ;
Mais apprends sa vertu, chère sœur, et l’admire.
Ce grand cœur, se voyant mon destin en la main,Devient pour me sauver à soi-même inhumain ;
Lui qui souffre pour moi sait mon crime et le nie,Dit que ce qu’on m’impute est une calomnie,Dépeint le criminel de toute autre façon,
Oblige le prévôt à sortir sans soupçon,
Me promet amitié, m’assure de se taire.
Voilà ce qu’il a fait; vois ce que je dois faire.
MÉLISSE.
L’aimer, le secourir, et tous deux avouerQu’une telle vertu ne se peut trop louer.
CLÉANDBE.
Si je l’ai plaint tantôt de souffrir pour mon crime ,Cette pitié, ma sœur, était bien légitime;
Mais ce n’est plus pitié, c’est obligation,
Et le devoir succède à la compassion.
Nos plus puissants secours ne sont qu’ingratitude ;Mets à les redoubler ton soin et ton étude;
Sous ce même prétexte et ces déguisementsAjoute à ton argent perles et diamants ;
Qu’il ne manque de rien ; et pour sa délivranceJe vais de mes amis faire agir la puissance.
Que si tous leurs efforts ne peuvent le tirer,
Pour m’acquitter vers lui j’irai me déclarer.
Adieu. De ton côté prends souci de me plaire,
Et vois ce que tu dois à qui te sauve un frère.
MÉLISSE.
Je vous obéirai très-ponctuellement 1 .
SCÈNE III.
MÉLISSE, LYSE.
LYSE.
Vous pouviez dire encore très-volontairement ;
Et la faveur du ciel vous a bien conservée,
Si ces derniers discours ne vous ont achevée.
Le parti de Philiste a de quoi s’appuyer;
Je n’en suis plus, madame; il n’est bon qu’à noyer;
Il ne valut jamais un cheveu de Dorante.
Je puis vers la prison apprendre une courante?
MÉLISSE.
Oui, tu peux te résoudre encore à te crotter.
LYSE.
Quels de vos diamants me faut-il lui porter?
MÉLISSE.
Mon frère va trop vite ; et sa chaleur l’emporte
1 Cette scène redouble encore l’intérêt; l’amour de Mélisse,fondé sur la reconnaissance, dut être attendrissant; les scènessuivantes soutiennent cet intérêt dans toute sa force, malgré lesfautes du style. (V.)