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LA SUITE DU MENTEUR, ACTE II, SCÈNE IV.
Jusqu’à connaître mal des gens de cette sorte.
Aussi, comme son but est différent du mien,
Je dois prendre un chemin fort éloigné du sien.
Il est reconnaissant, et je suis amoureuse;
Il a peur d’être ingrat, et je veux être heureuse.
A force de présents il se croit acquitter ;
Mais le redoublement ne fait que rebuter.
Si le premier oblige un homme de mérite,
Le second l’importüne, et le reste l’irrite,
Et, passé le besoin, quoi qu’on lui puisse offrir,
C’est un accablement qu’il ne saurait souffrir.
L’amour est libéral, mais c’est avec adresse :
Le prix de ses présents est en leur gentillesse ;
Et celui qu’à Dorante exprès tu vas porter,
Je veux qu’il le dérobe au lieu de l’accepter.
Ecoute une pratique assez ingénieuse.
LYSE.
Elle doit être belle, et fort mystérieuse.
MÉLISSE.
Au lieu des diamants dont tu viens de parler,
Avec quelques douceurs il faut le régaler,
Entrer sous ce prétexte, et trouver quelque voiePar où, sans que j’y sois, tu fasses qu’il me voie :Porte-lui mon portrait, et comme sans desseinFais qu’il puisse aisément le surprendre en ton sein ;Feins lors pour le ravoir un déplaisir extrême :
S’il le rend, c’en est fait ; s’il le retient, il m’aime.
LYSE.
A vous dire le vrai, vous en savez beaucoup.
MÉLISSE.
L’amour est un grand maître, il instruit tout d’un coup.
LYSE.
II vient de vous donner de belles tablatures.
MÉLISSE.
Viens quérir mob portrait avec des confitures :Comme pourra Dorante en user bien ou mal,
Nous résoudrons après touchant l’original.
SCÈNE IV.
PHILISTE, DORANTE, CLITON,dans la prison.
DORANTE.
Voilà, mon cher ami, la véritable histoireD’une aventure étrange et difficile à croire ;
Mais puisque je vous vois, mon sort est assez doux.
PHILISTE.
L’aventure est étrange, et bien digne de vous ;
Et, si je n’en voyais la fin trop véritable,
J’aurais bien de la peine à la trouver croyable :
Vous me seriez suspect, si vous étiez ailleurs.
CLITON.
A yez pour lui, monsieur, des sentiments meilleurs :
Il s’est bien converti dans un si long voyage ;
C’est tout un autre esprit sous le même visage ;
Et tout ce qu’il débite est pure vérité,
S’il ne ment quelquefois par générosité.
C’est le même qui prit Clarice pour Lucrèce,
Qui fit jaloux Alcippe avec sa noble adresse ;
Et, malgré tout cela, le même toutefois,
Depuis qu’il est ici n’a menti qu’une fois.
PHILISTE.
En voudrais-tu jurer ?
CLITON.
Oui, monsieur, et j’en jurePar le dieu des menteurs, dont il est créature ;
Et, s’il vous faut encore un serment plus nouveau,Par l’hymen de Poitiers et le festin sur l’eau.
PHILISTE.
Laissant là ce badin, ami, je vous confesseQu’il me souvient toujours de vos traits de jeunesse ;Cent fois en cette ville aux meilleures maisonsJ’en ai fait un bon conte en déguisant les noms ;
J’en ai ri de bon cœur, et j’en ai bien fait rire ;
Et quoi que maintenant je vous entende dire,
Ma mémoire toujours me les vient présenter,
Et m’en fait un rapport qui m’invite à douter.
DORANTE.
Formez en ma faveur de plus saines pensées ;
Ces petites humeurs sont aussitôt passées ;
Et l’air du monde change en bonnes qualitésCes teintures qu’on prend aux universités.
PHILISTE.
Dès lors, à cela près, vous étiez en estimeD’avoir une âme noble, et grande, et magnanime.
CLITON.
Je le disais dès lors ; sans cette qualité,
Vous n’eussiez pu jamais le payer de bonté.
DORANTE.
Né te tairas-tu point ?
CLITON.
Dis-je rien qu’il ne sache?
Et fais-je à votre nom quelque nouvelle tache?N’était-il pas, monsieur, avec Alcippe et vousQuand ce festin en l’air le rendit si jaloux ?
Lui qui fut le témoin du conte que vous fîtes,
Lui qui vous sépara lorsque vous vous battîtes ?
Ne sait-il pas encor les plus rusés détoursDont votre esprit adroit bricola vos amours?
PHILISTE.
Ami, ce flux de langue est trop grand pour se taire ;Mais, sans plus l’écouter, parlons de votre affaire.
Elle me semble aisée, et j’ose me vanterQu’assez facilement je pourrai l’emporter :
Ceux dont elle dépend sont de ma connaissance,
Et même à la plupart je touche de naissance;
Le mort était d’ailleurs fort peu considéré,