Band 
Tome premier.
Seite
459
JPEG-Download
 

459

LA SUITE DU MENTEUR, ACTE V, SCÈNE II.

CLITON.

Donc, sans plus de langage,Tu veuxbien m’en donner quelques baisers pour gage ?

LYSE.

Pour l’âme et pour le cœur, tant que tu le voudras ;Mais pour le bout du doigt, ne le demande pas :

Un amour délicat hait ces faveurs grossières,

Et je t’ai bien donné des preuves plus entières.Pourquoi me demander des gages superflus ?

Ayant l’âme et le cœur, que te faut-il de plus ?

CLITON.

J’ai le goût fort grossier en matière de flamme ;

Je sais que c’est beaucoup qu’avoir le cœur et l’âme;Mais je ne sais pas moins qn’on a fort peu de fruitEt de l’âme et du cœur, si le reste ne suit.

LYSE.

Eh quoi ! pauvre ignorant, ne sais-tu pas encoreQu’il faut suivre l’humeur de celle qu’on adore,

Se rendre complaisant, vouloir ce qu’elle veut?

CLITON.

Si tu n’en veux changer, c’est ce qui ne se peut.

De quoi me guériraient ces gages invisibles ?

Comme j’ai l’esprit lourd, je les veux plus sensibles;Autrement, marché nul.

LYSE.

Ne désespère point.

Chaque chose a son ordre, et tout vient à son point ;Peut-être avec le temps nous pourrons nous connaître.Apprends-moi cependant qu’est devenu ton maître.

CLITON.

Il est avec Philiste allé remercierCeux que pour son affaire il a voulu prier.

LYSE.

Je crois qu’il est ravi de voir que sa maîtresseEst la sœur de Cléandre, et devient son hôtesse ?

CLITON.

Il a raison de l’être, et de tout espérer.

LYSE.

Avec toute assurance il peut se déclarer;

Autant comme la sœur le frère le souhaite;

Et s’il l’aime en effet, je tiens la chose faite.

CLITON.

Ne doute point s’il l’aime après qu’il meurt d’amour.

LYSE.

Il semble toutefois fort triste à son retour *.

1 Ces scènes où les valets font l’amour à l’imitation de leursmaîtres, sont entin proscrites du théâtre avec beaucoup de rai-son : ce n’est qu’une parodie basse et dégoûtante des premierspersonnages. (V.) — Il y a une de ces scènes dans le Dépit amou-reux de Molière, et le public ne l’a jamais trouvée dégoûtante :à force de vouloir ennoblir le comique, on l’a rendu froid etsérieux ; aussi le public qui aimait à rire n’a plus que le choixde siffler ou de bailler. ( P.)

SCENE II.

DORANTE, CLITON, LYSE.

DORANTE.

Tout est perdu, Cliton ; il faut ployer bagage ' .

CLITON.

Je fais ici, monsieur, l’amour de bon courage ;

Au lieu de m’y troubler, allez en faire autant.

DORANTE.

N’en parlons plus.

CLITON.

Entrez, vous dis-je, on vous attend.

DORANTE.

Que m’importe ?

CLITON.

On vous aime.

DORANTE.

Hélas !

CLITON.

On vous adore.

DORANTE.

Je le sais.

CLITON.

D’où vient donc l’ennui qui vous dévore ?

DORANTE.

Que je te trouve heureux!

CLITON.

Le destin m’est si douxQue vous avez sujet d’en être fort jaloux :

Alors qu’on vous caresse à grands coups de pistoles,J’obtiens tout doucement paroles pour paroles.L’avantage est fort rare., et me rend fort heureux.

DORANTE.

Il faut partir, te dis-je.

CLITON.

Oui, dans un an ou deux.

DORANTE.

Sans tarder un moment.

LYSE.

L’amour trouve des charmes.A donner quelquefois de pareilles alarmes.DORANTE.

Lyse, c’est tout de bon.

LYSE.

Vous n’en avez pas lieu.

DORANTE.

Ta maîtresse survient ; il faut lui dire adieu.

Puisse en ses belles mains ma douleur immortelleLaisser toute mon âme en prenant cqngé d’elle!

1 On dirait aujourd’hui : plier bagage. Ployer ne se prendplus que dans te sens d z fléchir, courber.