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Tome premier.
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4G0 LA SUITE DU MENTEUR, ACTE V, SCÈNE III.

SCENE III.

DORANTE, MÉLISSE, LYSE, CLITON.

MÉLISSE.

Au bruit de vos soupirs, tremblante et sans couleur,Je viens savoir de vous mon crime, ou mon malheur ;Si j’en suis le sujet, si j’en suis le remède ;

Si je puis le guérir, ou s’il faut que j’y cède ;

Si je dois, ou vous plaindre, ou me justifier,

Et de quels ennemis il faut me défier.

DORANTE.

De mon mauvais destin, qui seul me persécute.

MÉLISSE.

A ses injustes lois que faut-il que j’impute?

DORANTE.

Le coup le plus mortel dont il m’eût pu frapper.

MÉLISSE.

Est-ce un mal que mes yeux ne puissent dissiper ?

DORANTE.

Votre amour le fait naître, et vos yeux le redoublent.

MÉLISSE.

Si je ne puis calmer les soucis qui vous troublent,Mon amour avec vous saura les partager.

DORANTE.

Ah! vous les aigrissez, les voulant soulager!

Puis-je voir tant d’amour avec tant de mérite,

Et dire sans mourir qu’il faut que je vous quitte ?

MÉLISSE.

Vous me quittez ! ô ciel ! mais, Lyse, soutenez ;

Je sens manquer la force à mes sens étonnés.

DORANTE.

Ne croissez point ma plaie, elle est assez ouverte;Vous me montrez en vain la grandeur de ma perte.Ce grand excès d’amour que font voir vos douleursTriomphe de mon cœur sans vaincre mes malheurs.On ne m’arrête pas pour redoubler mes chaînes,

On redouble ma flamme, on redouble mes peines ;Mais touseesnouveauxfeuxqui viennent m’embraserMe donnent seulement plus de fers à briser.

MÉLISSE.

Donc à m’abandonner votre âme est résolue?

DORANTE.

Je cède à la rigueur d’une force absolue.

MÉLISSE.

Votre manque d’amour vous y fait consentir.

DORANTE.

Traitez-moi de volage, et me laissez partir ;

Vous me serez plus douce en m’étant plus cruelle.

Je ne pars toutefois que pour être fidèle ;

A quelques lois par là qu’il me faille obéir,

Je m’en révolterais, si je pouvais trahir.

Sachez-en le sujet; et peut-être, madame,

Que vous-même avoûrez, en lisant dans mon âme,

Qu’il faut plaindre Dorante au lieu de l’accuser;

Que plus il quitte en vous, plus il est à priser,

Et que tant de faveurs dessus lui répanduesSur un indigne objet ne sont pas descendues.

Je ne vous redis point combien il m’était douxDe vous connaître enfin, et de loger chez vous,

Ni comme avec transport je vous ai rencontrée :

Par cette porte, hélas ! mes maux ont pris entrée,Par ce dernier bonheur mon bonheur s’est détruit ;Ce funeste départ en est Tunique fruit,

Et ma bonne fortune, à moi-même contraire,

Me fait perdre la sœur par la faveur du frère.

Le cœur enflé d’amour et de ravissement,

J’allais rendre à Philiste un mot de compliment ;Mais lui tout aussitôt, sans le vouloir entendre :

« Cher ami, m’a-t-il dit, vous logez chez Cléandre,« Vous aurez vu sa sœur, je l’aime, et vous pouvez« Me rendre beaucoup plus que vous né me devez :

« En faveur de mes feux parlez à cette belle ;

« Et comme mon amour a peu d’accès chez elle,

« Faites l’occasion quand je vous irai voir. »

A ces mots j’ai frémi sous l’horreur du devoir.

Par ce que je lui dois, jugez de ma misère;

Voyez ce que je puis, et ce que je dois faire.

Ce cœur qui le trahit, s’il vous aime aujourd'hui,

Ne vous trahit pas moins s’il vous parle pour lui.Ainsi, pour n’offenser son amour ni le vôtre,

Ainsi, pour n’être ingrat ni vers l’un ni vers l’autre,J’ôte de votre vue un amant malheureux,

Qui ne peut plus vous voir sans vous trahir tous deuxLui, puisque à son amour j’oppose ma présence ;Vous,puisqu’en sa faveur je m’impose silence.

MÉLISSE.

C’est à Philiste donc que vous m’abandonnez ?

Ou plutôt c’est Philiste à qui vous me donnez ?Votre amitié trop ferme, ou votre amour trop lâcheM’ôtant ce qui me plaît, me rend ce qui me fâche?Que c’est à contre-temps faire l’amant discret,Qu’en ces occasions conserver un secret !

Il fallait découvrir... mais, simple! je m’abuse ;

Un amour si léger eût mal servi d’excuse ;

Un bien acquis sans peine est un trésor en l’air ;

Ce qui coûte si peu ne vaut pas en parler :

La garde en importune, et la perte en console ;

Et pour le retenir, c’est trop qu’une parole.

DORANTE.

Quelle excuse, madame! et quel remercîment!

Et quel compte eût-il fait d’un amour d’un momentAllumé d’un coup d’œil? car lui dire autre chose,Lui conter de vos feux la véritable cause,

Que je vous sauve un frère, et qu’il me doit le jour,Que la reconnaissance a produit votre amour,

C’était mettre en sa main le destin de Cléandre,C’ctait trahir ce frère en voulant vous défendre,