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THÉODORE, ACTE I, SCÈNE I.
Sa tête fut proscrite, et son bien confisqué 1 ;
On vit à Marcellin sa dépouille donnée :
Il sut la racheter par ce triste hyménée;
Et forçant son grand cœur à ce honteux lien,Lui-même il se livra pour rançon de son bien.
Dès lors on asservit jusques à mon enfance;
De Flavie avec moi l’on conclut l’alliance ;
Et depuis ce moment Marcelle a fait chez nousUn destin que tout autre aurait trouvé fort doux’.
La dignité du fils, comme celle du père,
Descend du haut pouvoir que lui donne ce frère;Mais, à la regarder de l’œil dont je la voi,
Ce n’est qu’un joug pompeux qu’on veutjetersur moi.On élève chez nous un trône pour sa fille ;
On y sème l’éclat dont on veut qu’elle brille :
Et dans tous ces honneurs je ne vois en effetQu’un infâme dépôt des présents qu’on lui fait.
CLÉOBULE.
S’ils ne sont qu’un dépôt du bien qu’on lui veut faire,Vous en êtes , seigneur, mauvais dépositaire,Puisqu’avec tant d’effort on vous voit travaillerA mettre ailleurs l’éclat dont elle doit briller 3 .
Vous aimez Théodore, et votre âme ravieLui veut donner ce trône élevée pour Flavie 4 :
C’est là le fondement de votre aversion.
PLACIDE.
Ce n’est point un secret que cette passion :
Flavie au lit malade en meurt de jalousie 5 ;
Et dans l’âpre dépit dont sa mère est saisie,
Elle tonne, foudroie, et pleine de fureur,
Menace de tout perdre auprès de l’empereur.
Comme de ses faveurs, je ris de sa colère :
Quoi qu’elle aitfaitpourmoi,quoiqu’ellepuissefaire,Le passé sur mon cœur ne peut rien obtenir,
Et je laisse au hasard le soin de l’avenir.
.le me plais à braver cet orgueilleux courage;
Chaque jour pour l’aigrir je vais jusqu’à l’outrage 6 ;
1 Toutes ces expressions sont faibles, prosaïques et rampan-ts. (V.)
2 Style bas et négligé de la comédie. En voilà assez sur lestyle de la pièce, dont les fautes ne sont rachetées par aucunmorceau sublime ; nous nous contenterons de remarquer lesendroits moins faibles que les autres. Il est étrange que Cor-neille ait senti le vice de son sujet, et qu’il n’ait pas senti le vicede sa diction. (Y.)
3 Travailler à mettre ailleurs un éclat! (V.)
4 Le terme de trône ne peut jamais convenir à un gouver-neur àe province. (V.)
5 Ce style prosaïque est inadmissible dans le tragique ; la poé-sie n’est faite que pour déguiser et embellir tous ces détails.Voyez comment Racine rend la même idée :
Phèdre, atteinte d’un mal qu’elle s’obstine à taire,
Lasse enfin d’elle-même et du jour qui l’éclaire... (V.)
6 II n’élaitpas nécessaire que Placide outrageât tous les jourssa belle-mère, qui lui veut donner sa tille; ce sont là desmœurs révoltantes, et qui rendent tout d’un coup le premier
Son âme impérieuse et prompte à fulminerNe saurait me haïr jusqu’à m’abandonner :
Souvent elle me flatte alors que je l’offense ;
Et quand je l’ai poussée à quelque violence,
L’amour de sa Flavie en rompt tous les effets,
Et l’éclat s’en termine à de nouveaux bienfaits.
Je la plains toutefois ; et plus à plaindre qu’elle,Comme elle aime un ingrat, j’adore une cruelle,
Dont la rigueur la venge, et rejetant ma foi,
Me rend tous les mépris que Flavie a de moi.
Mon sort des deux côtés mérite qu’on le plaigne :L’une me persécute, et l’autre me dédaigne ;
Je hais qui m’idolâtre, et j’aime qui me fuit,
Et je poursuis en vain, ainsi qu’on me poursuit.
Telle est de mon destin la fatale injustice;
Telle est la tyrannie ensemble et le capriceDu démon aveuglé qui sans discrétionVerse l’antipathie et l’inclination.
Mais puisqu’à d’autres yeux je parais trop aimable,Que peut voir Théodore en moi de méprisable?
Sans doute elle aime ailleurs, et s’impute à bonheurDe préférer Didyme au fils du gouverneur.
CLÉOBULE.
Comme elle je suis né, seigneur, dans Antioche,
Et par les droits du sang je lui suis assez proche ;
Je connais son courage, et vous répondrai bienQu’étant sourde à vos vœux elle n’écoute rien,
Et que cette rigueur dont votre amour l’accuseNe donne point ailleurs ce qu’elle vous refuse.
Ce malheureux rival dont vous êtes jalouxEn reçoit chaque jour plus de mépris que vous :[mes,Mais quand même ses feux répondraient à vos flam-Qu’une amour mutuelle unirait vos deux âmes,Voyez où cette amour vous peut précipiter,
Quel orage sur vous elle doit exciter,
Ce que dira Valens, ce que fera Marcelle.
Souffrez que son parent vous dise enfin pour elle...
PLACIDE.
Ah ! si je puis encor quelque chose sur toi,
Ne me dis rien pour elle, et dis-lui tout pour moi ;Dis-lui que je suis sûr des bontés de mon père ;
personnage odieux. Nous ne parlerons plus guère du style; nou9nous en tiendrons à l’art de la tragédie. Il n’y a rien de tragiquedans cette intrigue ; c’est un jeune homme qui ne veut point dela femme qu’on lui offre, et qui en aime une autre qui ne veutpoint de lui : vrai sujet de comédie, et même sujet trivial. Nousavons déjà remarqué que les gens peu instruits croient que Ra-cine a gâté le théâtre en y introduisant ces intrigues d’amour;mais il n’y a aucune pièce de Corneille dont l’amour ne fassel’intrigue : la seule différence est que Racine a traité cette pas-sion en maître, et que Corneille n’a jamais su faire parler desamants, excepté dans le C-id, où il était conduit par un auteurespagnol. Ce n’est pas l’amour qui domine dans Polycucte,c’est la victoire que remporte Pauline sur son amant, c’est lanoblesse de Sévère. (Y.)