495
RODOGUNE, ACTE I, SCÈNE I.
beaucoup sur ce qui regarde Tryphon et son pupille, qu’ilnomme Antioclms, et ne s’accorde avec Appian que sur ce(pii se passa entre la mère et les deux fils.
Le premier livre des Machabées, aux chapitres 11 , 13,14 et 15, parte de ces guerres de Tryphon et de la prisonde Démétrius chez les Partîtes; mais il nomme ce pupilleAntiochus, ainsi que Justin, et attribue la défaite de Try-phon à Antiochus, fils de Démétrius, et non pas à sonfrère, comme fait Appian, que j’ai suivi, et ne dit riendu reste.
Josèphe, au treizième livre des Antiquités judaïques,nomme encore ce pupille de Tryphon Antiochus, fait ma-rier Cléopâtre à Antioclms, frère de Démétrius , durant lacaptivité de ce premier mari chez les l’arthes, lui attribuela défaite et la mort de Tryphon, s’accorde avec Justintouchant la mort de Démétrius, abandonné et non pas tuépar sa femme, et ne parle point de ce qu’Appian et lui rap-portent d’elle et de ses deux fils, dont j’ai fait cette tragédie.
PERSONNAGES.
CLÉOPÂTRE, reine de Syrie, veuve de Démétrius Nicanor.ANTIOCHUS i de Demetnus et de Cleopalre.RODOGUNE, sœur de Phraates, roi des Parthes.TIMAGÈNE, gouverneur des deux princes.
ORONTK, ambassadeur de Phraates.
LAONICE, sœur de Timagène, confidente de Cléopâtre.
La scène est à Séleucie, dans le palais royal.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
LAONICE, TIMAGÈNE.
LAONICE.
Enfin ce jour pompeux, cet heureux jour nous luit,Qui d’an trouble si long doit dissiper la nuit 1 ,
Ce grand jour où l’hymen, étouffant la vengeance,Entre le Parthe et nous remet l’intelligence,
1 A ce magnitique début, qui annonce la réunion entre laPerse et la Syrie, et la nomination d’un roi, etc., on croirait quece sont des princes qui parlent de ces grands intérêts (quoiqu’unprince ne dise guère qu’un jour est pompeux) : ce sont malheu-reusement deux subalternes qui ouvrent la pièce. Corneille,dans son examen, dit qu’on lui reprocha cette faute : il étaitpresque le seul qui eut appris aux Français à juger; avant lui,on n’élait pas difficile. II n’y a guère de connaisseurs quand iln’y a point de modèles. Les défauts de cette exposition sont :l° qu’on ne sait point qui parle; 2° qu’on ne sait point de quil’on parle; 3° qu’on ne sait point où l’on parle. Les premiersvers doivent mettre le spectateur au fait, autant qu’il est possi-ble. (V.)
Affranchit sa princesse, et nous fait pour jamaisDu motif de la guerre un lien de la paix;
Ce grand jour est venu, mon frère, où notre reineCessant de plus tenir la couronne incertaine,
Doit rompre aux yeux de tous son silence obstiné *,De deux princes gémeaux 2 nous déclarer l'aîné :
Et l’avantage seul d’un moment de naissance,
Dont elle a jusqu’ici caché la connaissance,
Mettant au plus heureux le sceptre dans la main,
Va faire l’un sujet, et l’autre souverain.
Mais n’admirez-vous point que cette même reineLe donne pour époux à l’objet de sa haine 3 ,
Et n’en doit faire un roi qu’afin de couronnerCelle que dans les fers elle aimait à gêner 4?Rodogune, par elle en esclave traitée,
Par elle se va voir sur le trône montée 5 ,
Puisque celui des deux qu’elle nommera roiLui doit donner la main et recevoir sa foi.
TIMAGÈNE.
Pour le mieux admirer trouvez bon, je vous prie,Que j’apprenne de vous les troubles de Syrie 6 .
J’en ai vu les premiers, et me souviens encorDes malheureux succès du grand roi Nicanor ?,Quand, des Parthes vaincus pressant l’adroite fuite 8 ,II tomba dans leurs fers au bout de sa poursuite.
Je n’ai pas oublié que cet événementDu perfide Tryphon fit le soulèvement 9.
1 Quelle reine? elle n’est pas nommée dans cette scène. On nedit point que l’on soit en Syrie, et H faudrait ie dire d’abord.(V.) — Corneille en donne une raison dans l’argument qui pré-cédé la pièce. Il craignit que l’on ne confondit la Cléopâtre deSyrie avec celle d’Égypte, beaucoup plus célèbre Celte excusene couvre pas le défaut; une exposition plus claire et plus soi-gnée n’eût permis aucune méprise. (P.)
2 Le mot jumeaux n’était pas encore généralement reçu.
3 Sa haine se rapporte à l 'époux, qui est le substantif le plusvoisin; cependant l’auteur entend la haine de Cléopâtre : cesont de ces fautes de grammaire dans lesquel les Corneille, quine châtiait pas son style, tombe souvent, et dans lesquelles Ra-cine ne tombe jamais depuis Andromaque. (V.)
4 Le mai gêner ne signifie parmi nous qu'embarrasser, in-quiéter. Ainsi Pyrrhus dit à Andromaque : Ah! que vous megênez! Il vient, à la vérité, originairement de géhéne , vieuxmot tiré de la Bible , qui signifie torture , prison; mais jamaisil n’est pris en ce dernier sens. (V.)
5 Cela n’est, pas français : une machine est montée par quel-qu'un ; une reine n’est pas montée au trône par une autre, etse va voir montée est ridicule. (V.)
Pour le, etc. : ce le ne se rapporte à rien; pour le mieuxadmirer est un peu du style comique : trouvez boti , je vousprie, etc. ; tout cela ressemble trop à une conversation familièrede deux domestiques qui s’entretiennent des aventures de leursmaîtres sans aucun art. (V.)
7 Succès veut dire au propre événement heureux; mais il estpermis de dire malheureux , mauvais, funeste succès. (V.)
8 Il semble qu’il ait pressé les Parthes de fuir : l’auteur veutdire que Nicanor poursuivait les Parthes fuyant. (V.)
9 Le spectateur ne sait pas quel est ce Tryphon; il fallait ledire. (V.)