496 RODOGUNE,
Voyant le roi captif, la reine désolée,
Il crut pouvoir saisir la couronne ébranlée',
Et le sort, favorable à son lâche attentat,
Mit d’abord sous ses lois la moitié de l’État.
La reine, craignant tout de ces nouveaux orages,
En sut mettre à l’abri ses plus précieux gages 2 ;
Et, pour n’exposer pas l’enfance de ses fils,
Me les fit chez son frère enlever à Memphis 3 .
Là, nous n’avons rien su que de la renommée,
Qui, par un bruit confus diversement semée 3 ,
N’a porté jusqu’à nous ces grands renversementsQue sous l’obscurité de cent déguisements.
LAONICE.
Sachez donc que Tryphon, après quatre batailles,Ayant su nous réduire à ces seules murailles 5 ,
En forma tôt le siège 6 , et, pour comble d’effroi,
Un faux bruit s’y coula 7 touchant la mort du roi.
Le peuple épouvanté, qui déjà dans son âmeNe suivait qu’à regret les ordres d’une femme,
Voulut forcer la reine à choisir un époux.
Que pouvait-elle faire et seule et contre tous?
Croyant son mari mort, elle épousa son frère 8 .L’effet montra soudain ce conseil salutaire 9.
1 Un empire, un trône peut être ébranlé, mais non pas unecouronne. Il faut toujours que la métaphore soit juste. (V.)
2 En sut mettre à l’abri est louche et incorrect; le mot degages seul n’a aucun sens, que quand il signifie appointements :il a reçu ses gages; mais il faut dire les gages de mon hymen ,pour signifier mes enfants. (V.)
3 Me les fit enlever, phrase louche. Eile peut signifier, les fitenlever de mes bras , ou m’ordonna de les enlever : en ce der-nier sens, elle est mauvaise. Enlever à Memphis est impropre;elle les porta, les conduisit à Memphis, les cacha dans Memphis.Enlever à Memphis signifie tout le contraire, enlever à signifieôter à, dérober à; enlever le Palladium à Troie, enleverHélène à Pâris. Elever, au lieu d’e» lever, ôterait toute équi-voque. Peut-être y a-t-il eu dans la première édition une fauted’impression, qui a été répétée dans toutes les autres. (V.)
4 II ne faudrait pas imiter cette phrase, quoique l’idée soit in-telligible; on ne dit pas semer la renommée, comme on dit,dans Je discours familier, semer un bruit. La renommée di-versement semée par un bruit, cela n’est pas français : la rai-son en est qu’un bruit ne sème pas, et que toute métaphore doitêtre d’une extrême justesse. (V.)
5 Quel les sont ces murailles? ne fallait-il pas d’abord nommerSéleucie? Ce sont là des fautes centre l’art, non pas un manquede génie. Cet oubli des convenances ne diminue point le méritede l’invention. (V.)
6 Tôt ne se dit plus ; il est devenu bas. (V.)
7 S’y coula n’est pas du style noble. (V.)
8 II semble qu’elle épousa son propre frère : ne devait-on pasexprimer qu’elle épousa le frère de son mari ? l’auteur ne devait-il pas lever celte petite équivoque avec d’autant plus de soin,qu’on pouvait épouser son frère en Perse, en Syrie, en Égypte,à Athènes, en Palestine? Ce n’est là qu’une très-légère négli-gence; mais il faut toujours faire voir combien il importe deparler purement sa langue, et d’ètre toujours clair. (Y.)
S Montrerunechosebonneou mauvaise, utileoudangereuse,ne signifie pas montrer que cette chose est telle, prouver qu’elle
ACTE I, SCENE I.
Le prince Antiochus, devenu nouveau roi 1 ,
Sembla de tous côtés traîner l’heur avec soi 2 :
La victoire attachée au progrès de ses armesSur nos fiers ennemis rejeta nos alarmes 3 ;
Et la mort de Tryphon dans un dernier combat,Changeant tout notre sort, lui rendit tout l’État-*.Quelque promesse alors qu’il eût faite à la mèreDe remettre ses fils au trône de leur père 5 ,
Il témoigna si peu de la vouloir tenir,
Qu’elle n’osa jamais les faire revenir.
est telle; il montrait ses blessures mortelles ne dit pas: il mon-trait que ses blessures étaient mortelles. (V.)
L’effet montra soudain ce conseil salutaire est une tournureelliptique qui sied très-bien à la poésie, et que Racine a imitéedans ces vers de Bojazct :
J’entrcüns la sultane, et, cacliant mon dessein,
Lui montrai d’Amurat le retour incertain.
Corneille sous-entend les deux mots dont la prose ne pourrait sopasser : l’effet montrasoudain^we ce conseil était salutaire. Ra-cine est plein d’ellipses plus hardies. Tout le monde connaît,tout le monde a cite ce vers d’Hermione dans Andromaque :
Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle?
Le poète y sous-entend quatre mots qu’il sacrifie à la précision.
(P.)
1 Ce mot nouveau est de trop ; il gâte le sens et le vers. (Y.)
2 On a dt*jà remarqué que Vheur ne se dit plus; mais on netraîne avec soi ni Vheur ni le bon heur : traîner donne toujoursl’idée de quelque chose de douloureux ou d’humiliant : ontraîne sa misère, sa honte; on traîne une vie obscure; les roisvaincus étaient traînés au Capitole. Et traîné sans honneurautour de nos murailles. Le mot trainere st encore heureu-sement employé pour signifier une douce violence, et alors ilest mis pour entraîner : Charmant. jeune, traînant tous lescœurs après soi. (V.)
3 Le mot est impropre : on ne rejette point des alarmes sur unautre comme on rejette une faute, un soupçon, etc., sur un au-tre; les alarmes sont dans les hommes, parmi les hommes, etnon sur les hommes. On ne peut trop répéter que la propriétédes termes est toujours fondée en raison. (V.) — On fait retom-ber ou l’on rejette sur l’ennemi l’épouvante qu’il avait d’abordcausée. Les alarmes sont ici le synonyme d’épouvante; et, enprose même, nous ne a errions rien à reprendre dans cctfe ex-pression de Corneille. (P.)
4 Cela ressemble à un gendre du gouverneur de toute laprovince. On est malheureusement obligé de remarquer desnégligences, des obscurités, des fautes presque à chaque vers.(V.)
5 II n’est pas (lit que cette veuve de Nicanor était Cléopâtre,mère des deux princes, et que le roi Anliochus avait promis derendre la couronne aux enfants du premier lit. Le spectateur abesoin qu’on lui débrouille cette histoire. Cléopâtre n’est pasnommée une seule fois dans la pièce. Corneille en donne pourraison qu’on aurait pu la confondre avec la Cléopâtre de César;mais il n’y a guère (l’apparence que les spectateurs instruits,qui instruisent bientôt les autres, eussent pris cette reine doSyrie pour la maîtresse de César. Et puis comment cet Antio-chus avait-il promis de rendre le royaume aux deux princes?devaient-ils régner tous deux ensemble ? Tout cela est un peuconfus dans le fond, et est exprimé confusément ; plusieurs lec-teurs en sont révoltés. On est plus indulgent à la représentation.(V.)