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Tome premier.
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RODOGUNE, ACTE III, SCÈNE TI.

Elle fait bien sonner ce grand amour de mère 1 ;

Mais elle seule enfin s’aime et se considère ;

Et, quoi que nous étale un langage si doux,

Elle a tout fait pour elle, et n’a rien fait pour nous.Ce n’est qu’un faux amour que la haine domine ;Nous ayant embrassés, elle nous assassine,

En veut au cher objet dont nous sommes épris ,Nous demande son sang, met le trône à ce prix.

Ce n’est plus de sa main qu’il nous le faut attendre ;Il est, il est à nous, si nous osons le prendre.

Notre révolte ici n’a rien que d’innocent ;

Il est à l’un de nous, si l’autre le consent 2 :

Régnons, et son courroux ne sera que faiblesse ;C’est l’unique moyen de sauver la princesse.

Allons la voir, mon frère, et demeurons unis,

C’est l’unique moyen de voir nos maux finis.

.le forme un beau dessein que son amour m’inspire;Mais il faut qu’avec lui notre union conspire :

Notre amour, aujourd’hui si digne de pitié,

Ne saurait triompher que par notre amitié.

ANTIOCHUS.

Cet avertissement marque une défiance

Que la mienne pour vous souffre avec patience.

Allons, et soyez sûr que même le trépas

Ne peut rompre des nœuds que l’amour ne rompt pas.

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ACTE TROISIÈME.

SCÈNE PREMIÈRE.

RODOGUNE, ORONTE, LAONICE.

RODOGTJNE.

Voilà comme l’amour succède à la colère,

Comme elle ne me voit qu’avec des yeux de mère,Comme elle aime la paix, comme elle fait un roi,

Et comme elle use enfin de ses fils et de moi 3 .

1 Cette expression est trop triviale ; de plus, il ne faut pas unegrande pénétration pour deviner qu’une femme si criminelle netravaille que pour elle seule. (V.)

2 Le consent n’est pas français ; mais ce seul vers suffit pourdémontrer combien Cléopâtre a été imprudente avec ses deuxenfants. (V.)

3 Ce vers est du ton de la comédie. User de quelqu’un estdu style familier, et Cléopâtre n’a point usé de Rodogune. IIest triste que Rodogune n’apprenne son danger et le desseinbarbare de Cléopâtre que par une conlidente qui trahit sa mai-tresse : n’eût-il pas été plus théâtral et plus touchant de l’ap-prendre par les deux frères ? tous deux brûlants pour elle, tousdeux consternés en sa présence ; Antiochus n’avouant rien, parrespect pour sa mère ; et Séleucus, qui la ménage moins, dévoi-lant ce secret terrible avec horreur ! cette situation ne ferait-elle pas une impression plus forte qu’une suivante qui recom-mande le secret à Rodogune, de peur d’étre perdue? à quoi

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. Et tantôt mes soupçons lui faisaient une offense?

J Elle n’avait rien fait qu’en sa juste défense ?

Lorsque tu la trompais elle fermait les yeux ?

Ah ! que ma défiance en jugeait beaucoup mieux !

Tu le vois, Laonice.

LAONICE.

Et vous voyez, madame,Quelle fidélité vous conserve mon âme,

Et qu’ayant reconnu sa haine et mon erreur,

Le cœur gros de soupirs, et frémissant d’horreur,

Je romps une foi due aux secrets de ma reine,

Et vous viens découvrir mon erreur et sa haine.

RODOGUNE.

Cet avis salutaire est l’unique secoursA qui je crois devoir le reste de mes jours.

Mais ce n’est pas assez de m’avoir avertie ;

Il faut de ces périls m’aplanir la sortie ;

Il faut que tes conseils m’aident à repousser...

LAONICE.

Madame, au nom des dieux, veuillez m’en dispenser ;C’est assez que pour vous je lui sois infidèle,

Sans m’engager encore à des conseils contre elle.Oronte est avec vous, qui, comme ambassadeur,Devait de cet hymen honorer la splendeur 1 ;

Comme c’est en ses mains que le roi votre frèreA déposé le soin d’une tête si chère,

Je vous laisse avec lui pour en délibérer.

Quoi que vous résolviez, Iaissez-moi l’ignorer.

Au reste, assurez-vous de l’amour des deux princes ;Plutôt que de vous perdre ils perdront leurs provinces :Mais je ne réponds pas que ce cœur inhumainNe veuille à leur refus s’armer d’une autre main.

Je vous parle en tremblant; si j’étais ici vue,

Votre péril croîtrait, et je serais perdue.

-Rodogune répond qu’elle reconnaîtra ce service en son lieu.Cet avertissement que donne la suivante à Rodogune démontrecombien Cléopâtre a été imprudente de vouloir charger sesenfants d’un crime qui n’entrera jamais dans le cœur d’aucunhomme ; et 11 y a même beaucoup plus que de l’imprudence àproposer à deux jeunes princes qu’on sait être vertueux de tuerleur maîtresse. Mais comment Cléopâtre, après avoir vu avecquelle juste horreur ses enfants la regardent, a-t-elle pu confierà Laonice qu’elle a fait cette proposition à ses fils ? quelle fureura-t-elle de découvrir toujours à une confidente qu’elle méprisetout ce qui peut la rendre exécrable et avilie aux yeux de cetteconlidente ? (V.) — Elle n’a pas eu besoin de contier cette pro-position à Laonice. Voltaire oublie que non-seulement Laoniceétait présente à la scène de Cléopâtre et de ses deux fils, maisque Cléopâtre elle-même l’a engagée à demeurer, et à écouterce qu’elle allait leur dire :

Mais voici mes deux fils que j’ai mandés exprès.

Ecoute, et tu verras quel est cet hyménée

Où se doit terminer cette illustre journée. (P.)

1 Cet Oronte qui, comme ambassadeur, devait honorer lasplendeur d’un hymen, et qui ne dit pas un mot, joue danscette scène un bien mauvais personnage ; mais une conlidentequi dit le secret de sa maîtresse en joue un plus mauvais en-core. C’est un moyen trop petit, trop commun dans les comé-dies. (V.)