RODOGUNE, ACTE III, SCENE IV.
Mais quand j’aurai parlé, si vous vous en plaignez,J’atteste tous les dieux que vous m’y contraignez,
Et que c’est malgré moi qu’à moi-méme rendueJ ’écoute une chaleur qui m’était défendue 1 ;
Qu’un devoir rappelé me rend un souvenirQue la foi des traités ne doit plus retenir.
Tremblez, princes, tremblez au nom de votre père :Il est mort, et pour moi, par les mains d’une mère.
Je l’avais oublié, sujette à d’autres lois 2 ;
Mais libre, je lui rends enfin ce que je dois.
C’est à vous de choisir mon amour ou ma haine.J’aime les fils du roi, je hais ceux de la reine 3 :Réglez-vous là-dessus; et, sans plus me presser,Voyez auquel des deux vous voulez renoncer.
Il faut prendre parti, mon choix suivra le votre :
Je respecte autant l’un que je déteste l’autre.
Mais ce que j’aime en vous du sang de ce grand roi,S’il n’est digne de lui, n’est pas digne de moi.
Ce sang que vous portez, ce trône qu’il vous laisse 4,Valent bien que pour lui votre cœur s’intéresse.
Votre gloire le veut, l’amour vous le prescrit.
Qui peut contre elle et lui soulever votre esprit 5 ?
Si vous leur préférez une mère cruelle,
Soyez cruels, ingrats, parricides comme elle :
Vous devez la punir, si vous la condamnez ;
Vous devez l’imiter, si vous la soutenez 6 .
Quoi ! cette ardeur s’éteint ! l’un et l’autre soupire !J’avais su le prévoir, j’avais su le prédire?
par les deux enfants à leur faire cette proposition? Ces subtilitéssont-elles naturelles? ne voil-on pas qu’elles ne sont employéesque pour pallierune horreur qu’elles ne pallient point? (V.)
1 Une chaleur défendue, un devoir qui rend un souvenir,un souvenir que les traités ne peuvent retenir, font un amasde termes impropres, et une construction trop vicieuse. (V.)
2 On sent bien qu'elle veut dire : je ne l’avais pas vengé;
mais le mot d 'oublier, quand il est seul, signilie la mé-
moire, excepté dans les cas suivants : je veux bien l’oublier,vous devez l’oublier, il faut oublier les injures, etc. : onn’est point sujette à des lois; cela n’est pas français : et dequelles lois veut-elle parler? (Y.)
3 Cette antithèse est-elle bien naturelle ? une situation terriblepermet-elle ces jeux d’esprit? comment peut-on en effet haïr etaimer les mêmes personnes? Et ce n’est point ainsi que parlela nature. (Y.)
4 On ne porte point un sang : il était aisé de dire : ce sang quicoule en vous, ou le sang dont vous sortez. (V.)
5 Le sens est louche : contre elle signilie contre votre’gloire ;et lui signilie votre amour : c’est là le sens ; mais il faut lechercher. La clarté est la première loi de l’art d’écrire ; et puis,comment l’esprit de ces princes peut-il être soulevé contre leurgloire? est-ce parce qu’ils s’effrayent d’un parricide? (V.)
6 Rien de tout cela ne parait vrai : un iils n’est point du toutobligé de punir sa mère, quoiqu’il condamne ses crimes; il doitencore moins l’imiter, quoiqu’il lui pardonne. Faut-il un rai-sonnement faux pour persuader une action détestable? Queveut dire, en effet, vous devez l’imiter, si vous la soutenez?Cléopâtre a tué son mari, ses enfanls doivent-ils tuer leurs fem-mes? (V.)
7 Si elle a su le prévoir, comment s’expose-t-elle à toute l’hor-reur qu’elle mérite qu’on ait pour elle? (V.)
ANTIOCHUS.
Princesse...
RODOGUNE.
Il n’est plus temps, le mot en est lâché 1 .Quand j’ai voulu me taire, en vain je l’ai tâché ».Appelez ce devoir haine, rigueur, colère 3 ;
Pour gagner Rodogune il faut venger un père;
Je me donne à ce prix : osez me mériter 4 ;
1 U semble que cette idée affreuse et méditée lui soit échap-pée dans le feu de la conversation ; cependant elle a préparéavec beaucoup d’artiiice la proposition révoltante qu’elle fait.(V.)
2 En vain je l’ai tâché n’est pas français; on dit x je l’aivoulu ,je l’ai essayé, parce qu’on veut une chose, on l’essaye,mais on ne la tâche pas. (Y.)
3 On voit trop que colère n’est là que pour rimer. (V.)
4 II est vrai que tous les lecteurs sont révoltés qu’une prin-cesse si douce, si retenue, qui tremble de prononcer le nom deson amant, qui craignait de devoir quelque chose à ceux quiprétendaient à elle, ordonne de sang-froid un parricide à desprinces qu’elle connaît vertueux, et dont elle ne savait pas unmoment auparavant qu’elle fût aimée; elle se fait détester, ellesur qui l’intérêt de la pièce devait se rassembler. Cette situationpourtant inspire un intérêt de curiosité; on ne peut en éprouverd’autre. Cléopâtre est trop odieuse; Rodogune le devient en cemoment autant qu’elle, et beaucoup plus méprisable, parce que,contre toutes les lois que la raison a prescrites au théâtre, ellea changé de caractère. L’amour dans cette pièce ne peut tou-cher le cœur, parce qu’il n’agit qu’à reprises interrompues,qu’il n’est point combattu, qu’il ne produit pointdedanger, etqu’il est presque toujours exprimé en vers languissants, obscurs,ou du style de la comédie. L’amitié des deux frères ne fait pasle grand effet qu’on en attend, parce que l’amitié seule ne peutproduire de grands mouvements au théâtre que quand un amirisque sa vie pour son ami en danger. L’amitié qui ne va qu’àne se point brouiller pour une maîtresse est froide, et rendl’amour froid. La plus grande faute peut-être dans cette pièce,est que tout y est ajusté au thécàtre d’une manière peu vraisem-blable, et quelquefois contradictoire; car il est contradictoireque cet ambassadeur Oronte soit instruit de l’amour des deuxfrères, et que Rodogune ne le sache pas. Il n’est guère possiblequ’Antiochus aime une mère parricide; et c’est une chose tropforcée que Cléopâtre demande la tête de Rodogune, et Rodo-gune la tête de Cléopâtre, dans la même heure et aux mêmespersonnes, d’autant plus que ce meurtre horrible n’est néces-saire ni à l’une ni à l’autre ; toutes deux même, en faisant celteproposition, risquent beaucoup plus qu’elles ne peuvent espé-rer. Les hommes les moins instruits sentent trop que toutes cespropositions si forcées, si peu naturelles, sont l’échafaud pré-paré pour établir le cinquième acte. Cependant l’auteur a vouluqu’Antiochus pût balancer entre sa mère et sa maîtresse, quandelles s’accuseront l’une et l’autre d’un parricide et d’un em-poisonnement; mais il étaitimpossible qu’Antiochus fût raison-nablement indécis entre ces deux princesses, si elles n’avaientparu également coupables dans le cours de la pièce. Il fallaitdonc nécessairement que Rodogune pût être soupçonnée avecquelque vraisemblance ; mais aussi Rodogune, en se rendantsi coupable, changeait de caractère et devenait odieuse; il fallaitdonc trouver quelque autre nœud, quelque autre intrigue quisauvât le caractère de Rodogune ; il fallait qu’elle parût coupa-ble et qu’elle ne le fût pas : ce moyen eût encore eu de grandsinconvénients. Il reste à savoir s’il est permis d’amener unegrande beauté par de grands défauts, et c’est sur quoi je n’oseprononcer; mais je doute qu’une pièce remplie de ces défautsessentiels, et en général si mal écrite, pût aujourd’hui êtresoufferte jusqu’au quatrième acte par une assemblée de gensde goût qui ne prévoiraient pas les beautés du cinquième.(V.)