RODOGUNE, ACTE III, SCENE V.
Et voyez qui de vous daignera m’accepter.
Adieu, princes 1 2 .
SCÈNE V.
ANTIOCHUS, SÉLEUCUS.
ANTIOCHUS.
Hélas ! c’est donc ainsi qu’on traiteLes plus profonds respects d’une amour si parfaite 1 !
SÉLEUCUS.
Elle nous fuit, mon frère, après cette rigueur.
ANTIOCHUS.
Elle fuit, mais en Parthe, en nous perçant le cœur 3 4 .
SÉLEUCUS.
Que le ciel est injuste! Une âme si cruelleMéritait notre mère, et devait naître d’elle.
ANTIOCHUS.
Plaignons-nous sans blasphème A
SÉLEUCUS.
Ah ! que vous me gênezPar cette retenue où vous vous obstinez !
Faut-il encor régner? faut-il l’aimer encore?
ANTIOCHUS.
Il faut plus de respect pour celle qu’on adore 5 .
SÉLEUCUS.
C’est ou d’elle ou du trône être ardemment épris,
Que vouloir ou l’aimer ou régner à ce prix 6 7 .
ANTIOCHUS.
C’est et d’elle et de lui tenir bien peu de compte i ,
1 Adieu , après une pareille proposition! observez qu’ellen’a pas dit un seul mot de la seule chose qui pourrait en quel-que façon lui faire pardonner cette horreur insensée ; elle devaitleur dire au moins : Cléopâtre vous a demandé ma tête; masûreté me force à vous demander la sienne. (V.)
2 Est-ce ici le temps de se plaindre qu’on a mal reçu les pro-fonds respects de l’amour, quand il s’agitd’un parricide? (V.)
3 Ce vers a toujours été regardé comme un jeu d’esprit quidiminue l’horreur de la situation. On dit que les Parlhes lan-çaient des flèches en fuyant ; mais ce n’est pas parce que Rodo-gune sort qu’elle afflige ces princes; c’est parce qu’elle leur afait auparavant une proposition affreuse, qui n’a rien de com-mun avec la manière dont les Parthes combattaient. (Y.)
4 Ne croirait-on pas entendre un héros de roman qui traite samaîtresse de divinité? (Y.)
5 Peut-on employer ces idées et ces expressions de romandans un moment si terrible ? il n’y a rien de si plat et de si mau-vais que ce vers. (V.) — Le vers n’est pas tragique; il convientmal à la situation : mais Voltaire ne devait-il pas 6’exprimermoins durement? la bienséance n’est-elle pas blessée? Nous nenous permettrions pas, en parlant d’un mauvais vers de Vol-taire, d’écrire qu’il n’y a rien de si plat. (P.)
6 On ne sait, par la construction, si c’est au prix du sang desa mère. (V.)
7 Lui se rapporte au trône; mais on ne se sert pas de ce pro-
nom pour les choses inanimées. Ces vers jettent de l’obscuritédansle dialogue : tenir bien peu de compte d’un trône, termesd’une prose rampante. (V.)
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Que faire une révolte et si pleine et si prompte *.
SÉLEUCUS.
Lorsque l’obéissance a tant d’impiété,
La révolte devient une nécessité.
ANTIOCHUS.
La révolte, mon frère, est bien précipitée 1Quand la loi qu’elle rompt peut-être rétractée 3 ;
Et c’est à nos désirs trop de témérité 3 1
De vouloir de tels biens avec facilité :
Le ciel par les travaux veut qu’on monte à la gloire ;Pour gagner un triomphe il faut une victoire 5 .
Mais que je tâche en vain de flatter nos tourments !Nos malheurs sont plus forts que ces déguisements 6 .Leur excès à mes yeux paraît un noir abîme 7Où la haine s’apprête à couronner le crime,
Où la gloire est sans nom, la vertu sans honneur,
Où sans un parricide il n’est point de bonheur ;
Et voyant de ces maux l’épouvantable image,
Je me sens affaiblir quand je vous encourage;
Je frémis, je chancelle ; et mon cœur abattuSuit tantôt sa douleur, et tantôt sa vertu.
Mon frère, pardonnez à des discours sans suite,
Qui font trop voir le trouble où mon âme est réduite.
SÉLEUCUS.
J’en ferais comme vous, si mon esprit troublé 8Ne secouait le joug dont il est accablé.
Dans mon ambition, dans l’ardeur de ma flamme,
1 Faire une révolte contre une femme qui a imaginé quelquechose de si noir ! cette expression ne serait pas pardonnée àCéladon; faire une révolte n’est pas français. (V.)
2 La révolte, trois fois répétée, rebute trois fois dans unetelle circonstance; on voit que cette idée de traiter de souve-raine et de divinité une maîtresse qui exige un parricide, estindigne non-seulement d’un héros, mais de tout honnête homme.— Non-seulement cet amour romanesque est froid et ridicule,mais celte dissertation sur le respect et l’obéissance qu’on doità l’objet aimé, quand cet objet aiméordonne de sang-froid unparricide, est peut-être ce qu’il y a de plus mauvais au théâtre,aux yeux des connaisseurs. (V.)
3 On ne rompt point une loi ; on ne la rétracte pas; révoquerest le mol propre : on rétracte une opinion. (V.)
4 Que veut dire ce trop de témérité à ses désirs, de vouloirde tels biens? de quels biens a-t-on parlé? de quelle gloires’agit-il? que prétend-il par ces sentences? Si Rodogune a faitce qu’elle ne devait pas faire, Antiochus ditce qu’il ne devraitpas dire. (V.)
5 Ongagne une victoire, et non un triomphe. (V.)—Celte ob-servation manque d’exactitude : on remporte une victoire, untriomphe, on gagne une bataille. (P.)
6 Un déguisement n’est point fort : il faut toujours, ou le motpropre, ou une métaphore juste. Antiochus veut dire qu’il nepeut se dissimuler ses malheurs. (V.)
7 Un abîme noir où la haine s’apprête! et une gloire sansnom! on dit bien un nom sans gloire; mais gloire sans nomn’a pas de sens.(V.)
3 J’en ferais comme vous
n’est pas français, et je ferais comme vous est du st> le de lacomédie (V.)