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Tome premier.
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RODOGUNE, ACTE III, SCÈNE VI.

.Te vois ce qu’est un trône, et ce qu’est une femme 1 ;Et jugeant par leur prix de leur possession,

T’éteins enfin ma flamme et mon ambition ,

Et je vous céderais l’un et l’autre avec joie,

Si, dans la liberté que le ciel me renvoie,

La crainte de vous faire un funeste présentNe me jetait dans l’âme un remords trop cuisant.Dérobons-nous, mon frère, à ces âmes cruelles,

Et laissons-les sans nous achever leurs querelles.

ANTIOCHUS.

Comme j’aime beaucoup, j’espère encore un peu a .L’espoir ne peut s’éteindre où brûle tant de feu 3 4 ;

Et son reste confus me rend quelques lumières *

Pour juger mieux que vous de ces âmes si Gères 5 .Croyez-moi, l’une et l’autre a redouté nos pleurs :Leur fuite à nos soupirs a dérobé leurs cœurs ;

Et si tantôt leur haine eût attendu nos larmes,

Leur haine à nos douleurs aurait rendu les armes.

SÉLEUCUS.

Pleurez donc à leurs yeux, gémissez, soupirez,

Et je craindrai pour vous ce que vous espérez.

Quoi qu’en votre faveur vos pleurs obtiennent d’elles,Il vous faudra parer leurs haines mutuelles 6 7 * ,

Sauver l’une de l’autre ; et peut-être leurs coups,Vous trouvant au milieu, ne perceront que vous :C’est ce qu’il faut pleurer. Ni maîtresse ni mèreN'ont plus de choix ici ni de lois à nous faire 7 ;

1 II voit bien ce qu’est Rodogune; mais il n’y a jamais eu quecette femme au monde qui ait dit : tuez votre mère, si vous vou-lez que je vous épouse. Le trône n’a rien de commun avec lamonstrueuse idée de la douce Rodogune. Ce qu’il y a de pis,c’est que tous les raisonnements d’Antiochus et de Séleucus neproduisent rien : ils dissertent; les deux frères ne prennent au-cune résolution ; et le malheur de leur personnage jusqu’ici estde ne rien faire, et d’attendre ce qu’on fera d’eux.(V.)

2 Beaucoup et un peu; cette antithèse n’est pas digne dutragique. (Y.)

3 Un feu où brûle l’espoir! (V.) — Corneille ne dit point unfeu où brûle l'espoir. Nous ne prétendons pas justifier sonvers ; mais il ne faut pas lui faire dire ce qu’il n’a pas dit. (P.)

4 Ce reste confus du feu de l’amour peut-il donner des lumiè-res , parce qu’on se sert du mot feu pour exprimer l’amour?n’est-ce pas abuser des termes? Est-ce ainsi que la nature parle 9(V.)

5 II semble que l’auteur aitétési embarrasséde celte situationforcée, qu’il ait voulu exprès se rendre inintelligible : une fuitequi dérobe des cœurs à des soupirs ! une haine qui attend deslarmes et qui rend les armes! (Y.)

6 On ne pare point une haine comme on pare un coup d’épée.(Y.)

7 11 veut dire : nous n'avons plus à choisir entre Cléopâtreet Rodogune. N'ont plus de choix, dans le sens qu’on luidonne ici, n’est pas français. (V.) — Ce n’est point là du toutla pensée de Séleucus; il veut dire : «Ni Cléopâtre ni Rodogune

« n’ont plus désormais à choisir entre nous, puisque je vous fais

« roi, et que je vous cède Rodogune. » Ce ne peut être que pardistraction que Voltaire lui prête ici un sens si opposé à celui deCorneille. (P.)

Quoi que leur rage exige ou de vous ou de moi,Rodogune est à vous, puisque je vous fais roi '.Épargnez vos soupirs près de l’une et de l’autre.

T’ai trouvé mon bonheur, saisissez-vous du vôtre :Te n’en suis point jaloux ; et ma triste amitiéNe le verra jamais que d’un œil de pitié.

SCÈNE VI.

ANTIOCHUS.

Que je serais heureux si je n’aimais un frère!Lorsqu’il ne veut pas voir le mal qu’il se veut faire ,Mon amitié s’oppose à son aveuglement :

Elle agira pour vous, mon frère, également,

Et n’abusera point de cette violenceQue l’indignation fait à votre espérance 2 .

La pesanteur du coup souvent nous étourdit 3 :

On le croit repoussé quand il s’approfondit;

Et quoiqu’un juste orgueil sur l’heure persuade,

Qui ne sent point son mal est d’autant plus malade;Ces ombres de santé cachent mille poisons,

Et la mort suit de près ces fausses guérisons.Daignent les justes dieux rendre vain ce présage!Cependant allons voir si nous vaincrons l’orage 4,

Et si, contre l’effort d’un si puissant courroux,

La nature et l’amour voudront parler pour nous 5 .

1 Lorsqu’on prend la résolution de renoncera un royaume,un si grand effort doit-il être si soudain? fait-il une grande im-pression sur les spectateurs, surtout quand celte cession neproduit rien dans la pièce? (V.)

2 Cela est très-obscur, et à peine intelligible; on ne fait pointviolence à une espérance. (V.)

3 Antiochus perd là dix vers entiers àdébiter des sentences :est-ce l’occasion de disserter, de parler de malades qui ne sen-tent point leur mal, et d’ombres de santé qui cachent mille poi-sons? On ne peut trop répéter que la véritable tragédie rejettetoutes les dissertations, toutes les comparaisons, tout ce qui sentle rhéteur, et que tout doit être sentiment, jusque dans le rai-sonnement même. (V.)

4 Vaincre un orage est impropre; on détourne, on calme unorage, on s’y dérobe, on le brave, etc. ; on ne le vainc pas :cette métaphore d’orage vaincu ne peut convenir à des ombresde santé qui cachent des poisons. (V.)

5 La nature et l’amour qui parlent contre l’effort d’un cour-roux ! Voilà encore des expressions impropres : je ne me las-serai point de dire qu’il les faut remarquer, non pas pour ob-server des fautes, mais pour être utile à ceux qui ne lisent pasavec assez d’attention, à ceux qui veulent se former le goût etposséder leur langue, à ceux qui veulent écrire, aux étrangersqui nous lisent. On a passé beaucoup de fautes contre la langue,et contre l’élégance et la netteté de la construction : le lecteurattentif peutles sentir. On a craint de faire trop de remarques,et de marquer une affectation de critiquer. (Y.)