519
RODOGUNE, ACTE IV, SCÈNE I.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
ANTIOCHUS, RODOGUNE.
HODOGUNE.
Prince, qu’ai-je entendu? parce que je soupire,
Vous présumez que j’aime, et vous m’osez le dire 1 !Est-ce un frère, est-ce vous dont la téméritéS’imagine...
ANTIOCHUS.
Apaisez ce courage irrité,
Princesse ; aucun de nous ne serait téméraireJusqu’à s’imaginer qu’il eût l’heur de vous plaire :
Je vois votre mérite et le peu que je vaux,
Et ce rival si cher connaît mieux ses défauts ».
Mais si tantôt ce cœur parlait par votre bouche, [che,Il veut que nous croyions qu’un peu d’amour le tou-Et qu’il daigne écouter quelques-uns de nos vœux,Puisqu’il tient à bonheur d’être à l’un de nous deux.Si c’est présomption de croire ce miracle,
1 L’âme du spectateur était remplie de deux assassinats pro-posés par deux femmes; on attendait la suite de ces horreurs :le spectateur est étonné de voir Rodogune qui se fâche de cequ’on présume qu’elle pourrait aimer un des princes, destinépour être son époux; elle ne parle que de la témérité d’Antio-chus, qui, en la voyant soupirer, ose supposer qu’elle n’est pasinsensible. C’était un des ridicules il la mode dans les romans dechevalerie, comme on l’a déjà dit; il fallait qu’un chevaliern’imaginàt pas que la dame de ses pensées pût être sensibleavant de très-longs services : ces idées infectèrent notre théâtre.Antiochus, qui ne devrait parler à cette princesse que pour luidire qu’elle est indigne de lui, et qu’on n’épouse point la vieillemaîtresse de son père * quand elle demande la tête de sa belle-mère pour présent de noce, oublie tout d’un coup la conduiterévoltante et contradictoire d'une tille modeste et parricide, etlui dit que personne n’est assez téméraire jusqu’à s’imaginerqu'il ait l'heur de lui plaire, que c'est présomption de croirece miracle; qu'elle est un oracle, qu’il ne faut pas éteindreun bel espoir. Peut-on souffrir, après ces vers, que Rodogune,qui mériterait d’être enfermée toute sa vie pour avoir proposéun pareil assassinat, trouve trop de vanité dans l’espoir tropprompt des termes obligeants de sa civilité? ces propos decomédie sont-ils soutenables? il faut dire la vérité courageuse-ment ; il faut admirer, encore une fois, les grandes beautés ré-pandues dans Cinna, dans les Horaces, dans le Cid, dansPompée , dans Polyeucte ; mais, si on veut être utile au public,il faut faire sentir des défauts dont l’imitation rendrait la scènefrançaise trop vicieuse.—Remarquez encore que cette conjonc-tion pareeque ne doit jamais entrer dans unvers noble; elle estdure et sourde à l’oreille. (V.)
2 Est-ce à Antiochus à parler des défauts de son frère ? com-ment peut-on dire à une telle femme que les deux frères con-naissent trop bien leurs défauts pour oser croire qu’elle puisseaimer l’un des deux? (V.)
* Voltaire ne se contente plus de dire que Rodogune n’est pas jeune ;il veut actuellement qu’elle soit vieille. (P.)
C’est une impiété de douter de l’oracie,
Et mériter les maux où vous nous condamnez,Qu’éteindre un bel espoir que vous nous ordonnez.Princesse, au nom des dieux, au nom de cette flam-
rodogune. [me...
Un mot ne fait pas voir jusques au fond d’une âme;Et votre espoir trop prompt prend trop de vanitéDes termes obligeants de ma civilité.
Je l’ai dit, il est vrai ; mais, quoi qu’il eu puisse être,Méritez cet amour que vous voulez connaître.Lorsque j’ai soupiré, ce n’était pas pour vous 1 ;
J’ai donné ces soupirs aux mânes d’un époux 2 ;
Et ce sont les effets du souvenir fidèle
Que sa mort à toute heure en mon âme rappelle.
Princes, soyez ses fils, et prenez son parti.
ANTIOCHUS.
Recevez donc son cœur en nous deux réparti 3 ;
Ce cœur, qu’un saint amour rangea sous votre empire,Ce cœur, pour qui le vôtre à tous moments soupire,Ce cœur, en vous aimant indignement percé,Reprend pour vous aimer le sang qu’il a versé 4 ;
Il le reprend en nous, il revit, il vous aime,
Et montre, en vous aimant, qu’il est encor le même.Ah ! princesse, en l’état où le sort nous a mis,Pouvons-nous mieux montrer que nous sommes ses
RODOGUNE. [fils ?
Si c’est son cœur en vous qui revit et qui m’aime,Faites ce qu’il ferait s’il vivait en lui-même 5 ;
1 Ce vers parait trop comique, et achève de révolter le lecteurjudicieux qui doit attendre ce que deviendra la proposition d’unassassinat horrible. (V.)
2 Voici qui est bien pis. Quoi ! elle prétend avoir été l’épousedu père d’Anliochus! elle ne se contente pas d’étre parricide,elle se dit incestueuse ! En effet, dans les premiers actes, on nesait si elle a consommé ou non le mariage avec le père de sesamants. Il faudrait au moins que de telles horreurs fussent unpeu cachées sous la beauté de la diction. (V.) —On sait très-bien, et il est expliqué très-clairement dans les premiers actes,que jamais Rodogune n’a épousé Nicanor. Elle était, commenous l’avons dit, promise à ce prince, et c’est dans ce sensqu’elle peut le nommer son époux; mais il n’exista point demariage. Rodogune, en un mol, ne fut jamais, à l’égard de Nica-nor, que ce que Monime croyait être à l'égard de Mithridate,veuve sans avoir eu d’époux. (P.)
3 II semble, par ce discours d’Antiochus, qu’en effet Rodogunea été la femme de son père : s’il en est ainsi, quel effet doit faireun amour, d’ailleurs assez froid, qui devient un inceste avéré,auquel ni Antiochus ni Rodogune ne prennent seulement pasgarde? Mais qu’est-ce qu’un cœur réparti en deux? (V.) —Cediscours d’Antiochus ne prouve en aucune façon que Rodoguneait été la femme de son père ; il suppose seulement qu’elle en aété aimée; ce qui est très-différent. (P.)
4 C’est donc le cœur de Nicanor réparti entre ses deux lils,qui, ayant été percé, reprend le sang qu’il a versé; c’est-à-direson propre sang, pour aimer encore sa femme dans la personnede ses deux enfants. Que dire de telles idées et de telles expres-sions? comment ne pas remarquer de pareils défauts? et com-ment les excuser? que gagnerait-on à vouloir les pallier? ceserait trahir l’art qu’on doit enseigner aux jeunes gens. (V.)
5 Rodogune continue la figure employée par Antiochus, mais