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Tome premier.
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HERACLIUS, ACTE I, SCÈNE I.

Voudra servir d'idole à son zèle charmé 1 .

Mais sais-tu sousquelnomcefàcheuxbruits’excite 2 ?

CRISPE.

Il nomme Héraclius celui qu’il ressuscite.

PHOCAS.

Quiconque en est l’auteur devait mieux l’inventer.

Le nom d’Héraclius doit peu m’épouvanter;

Sa mort est trop certaine, et fut trop remarquablePour craindre un grand effet d’une si vaine fable.

Il n’avait que six mois ; et, lui perçant le flanc,

On en fit dégoutter plus de lait que de sang 3 ;

Et ce prodige affreux, dont je tremblai dans l’âme4,Fut aussitôt suivi de la mort de ma femme.

Il me souvient encor qu’il fut deux jours caché,

Et que sans Léontine on l’eût longtemps cherché :

Il fut livré par elle, à qui, pour récompense,

Je donnai de mon fils à gouverner l’enfance 5 ,

métaphore doit être une image qu’on puisse peindre. (V.) —Après avoir tourné longtemps autour de cette idée en pariantde la justessedes métaphores, voilà ce que Voltaire établit enfincomme une règle de goût. A une page ou deux de distance, onverra les nouveaux développements qu’il donne à cet étrangeparadoxe. Nous nous contentons d’observer ici que la méta-phore qu’il reprend nous semble en effet vicieuse, non parcequ’il serait difficile ou même impossible de la peindre, maisparce qu’elle est beaucoup trop recherchée : on ne se fait pasun vêtement d’un fantôme, comme Tartufe se fait un manteaude la religion. La métaphore de Molière est naturelle ; celle deCorneille ne l’est pas. (P.)

1 Quelles expressions forcées ! Pour sentir à quel point toutcela est mal écrit, mettez en prose ces vers : Le peuple est im-patient de se laisser séduire au premier imposteur armépour me détrôner, qui, s'osant revêtir d’un fantôme aimé,voudra servir d’idole à son zèle charmé. Entendra-t-on untel langage? ne sera-t-on pas révolté de cette foule d’improprié-tés et de barbarismes ? Le sévère Boileau a dit :

Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin

Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.

Mais souvenons-nous aussi que lorsque Corneille faisait lesbeaux morceaux du Cid, des Horuces, de Cinna, de Pom-pée , il était un admirable écrivain. (V.)

2 Un bruit ne s’excite point sous un nom. Qu’il est difiieile deparler en vers avec justesse ! mais que cela est nécessaire ! (V.)

3 Sa mort est trop certaine, et fut trop remarquable...

Il n’avait que six mois ; et, lui perçant le flanc,

On en fit dégoutter plus de lait que de sang.

Expressions trop familières, trop prosaïques : et lui perçant leflanc est un solécisme; il faut en lui perçant. (Y.)

4 Ceprodigen’estpointaffreux,c’estseulement une croyancepuérile, assez commune autrefois, que les enfants au berceauavaient du lait dans les veines. Phocas même Pinsinue assez endisant : Il n’avait que six mois , et on en fit dégoutter plus delait que de sang. Cette conjonction et signifie évidemmentque ce lait était une suite, une preuve de son enfance, et parlà même exclut le prodige ; mais, si c’en était un, que signilie-raitril? à quoi servirait-U? (V.)

5 Je donnai à Léontine son enfance à gouverner. — Jugepar là combien ce conte est ridicule. — Tout est jusqu’ici dela prose un peu commune et négligée. Le milieu entre l’ampouléet le familier est difficile à tenir. ( V.

Du jeune Martian, qui d’âge presque égal,

Était resté sans mère en ce moment fatal.

Juge par là combien ce conte est ridicule.

CRISPE.

Tout ridicule il plaît, et le peuple est crédule ;

Mais avant qu’à ce conte il se laisse emporter,

Il vous est trop aisé de le faire avorter *.

Quand vous fîtes périr Maurice et sa famille,

11 vous en plut, seigneur, réserver une fille 2 , .

Et résoudre dès lors qu’elle aurait pour épouxCe prince destiné pour régner après vous.

Le peuple en sa personne aime encore et révère 3Et son père Maurice et son aïeul Tibère,

Et vous verra sans trouble en occuper le rangS’il voit tomber leur sceptre au reste de leur sang.Non, il ne courra plus après l’ombre du frère,

S’il voit monter la sœur dans le trône du père.

Mais pressez cet hymen : le prince aux champs de Mars,Chaque jour, chaque instant, s’offre à mille hasards ;Et n’eût été Léonce, en la dernière guerre 4,

Ce dessein avec lui serait tombé par terre 5 ,

1 On ne se laisse point emporter à un conte ; on fait avorterdes desseins, et non pas des contes. (V.)

2 Cela est du style d’affaires : Il plut à votre majesté de don-ner tel ordre : il n’y a pas là de faute contre la langue, mais ily en a contre le tragique. (Y.)

3 Cette personne se rapporte à ce prince; et c’est de cettefille que Phocas a réservée, c’est de Pulchérie que Crispe veutparler. (V.)

4 Ces expressions sont bannies aujourd’hui, même du stylefamilier. (V.)

5 On a déjà repris ailleurs ces façons de parler vicieuses.Toute métaphore qui ne forme point une image vraie et sen-sible est mauvaise; c’est une règle qui ne souffre point d’excep-tion : or, quel peintre pourrait représenter une idée qui tombepar terre? (V.) — C’est ici que Voltaire s’explique sans détour :il veut, sans aucune exception, que l’on puisse peindre chaquemétaphore. On ne revient pas d’étonnement qu’une idée aussibizarre, aussi destructive de toute poésie, ait pu se former dansla tète d’un homme qui non-seulement avait cultivé toute savie l’art des vers, mais qui en avait fait d’excellents. Rien neprouvemieux combien le meilleurjuge est sujet à s’égarerlors-qu’il discute à froid ce qui ne doit être senti qu’avec enthou-siasme. En mesurant, si nous l’osons dire, avec le compas desgrammairiens, la valeur de chaque expression de Corneille, ilsemblerait que Voltaire eut oublié que lui-même avait étépoète. Mais quelques exemples feront mieux sentir ce que sonsystème a d’étrange, et combien il pourrait induire en erreurles jeunes gens qui, sur la foi de son nom, croiraient ne pou-voir pas choisir de meilleur guide. Quel est le peintre qui ose-rait essayer, d’après le principe de Voltaire, de faire voir dansun tableau des mains avides de sang qui volent à des parri-cides; un nom qui chatouille l’orgueilleuse faiblesse d’uncœur; un pouvoir qui s’achemine à grands pas vers sa chute ;des pleurs mis dans une balance avec les lois d’un État; desyeux qu’on voit venir de toutes parts; une victoire qu’o;t ir-rite dans les bras du vainqueur , ou qui se laisse attendriraux pleurs d’une femme; des murs qui vont prendre la pa-role , des portes qui n’obéissent qu’à un seul homme; desmains qui promettent; un glaive qui marche; des coursiers quine connaissent plus le frein, ou Dieu lui-même mettant un