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ANDROMÈDE, ACTE V, SCÈNE I.
ACTE CINQUIEME.
L’architecte ne s’est pas épuisé en la structure de ce palaisroyal. Le temple qui lui succède a tant d’avantage surlui, qu’il fait mépriser ce qu’on admirait : aussi est-iljuste que la demeure des dieux l’emporte sur celle deshommes; et l’art du sieur Torelli est ici d’autant plusmerveilleux, qu’il fait paraître une grande diversité ences deux décorations, quoiqu’elles soient presque la mê-me chose. On voit encore en celle-ci deux rangs de co-lonnes comme en l’autre, mais d’un ordre si différent,qu’on n’y remarque aucun rapport. Celles-ci sont deporphyre; et tous les accompagnements qui les soutien-nent et qui les finissent, de bronze ciselé, dont’la gra-vure représente quantité de dieux et de déesses. La ré-flexion des lumières sur ce bronze en fait sortir un jourtout exti aordinaire Un grand et superbe dôme couvrele milieu de ce temple magnifique; il est partout enrichidu même métal; et, au-devant de ce dôme , l’artifice del’ouvrier jette une galerie toute brillante d’or et d’azur.Le dessous de cette galerie laisse voir le dedans du tem-ple par trois portes d’argent ouvragées à jour : on y ver-rait Céphée sacrifiant à Jupiter pour le mariage de safille, n’était que l’attention que les spectateurs prête-raient à ce sacrifice les détournerait de celle qu’ils doi-vent à ce qui se passe dans le parvis que représente lethéâtre.
SCÈNE PREMIÈRE.
PHINÉE, AMMON.
ÀMMON.
Vos amis assemblés brûlent tous de vous suivre,
Et Junon dans son temple entre vos mains le livre.Ce rival, presque seul au pied de son autel,
Semble attendre à genoux l’honneur du coup mortel.Là, comme la déesse agréera la victime,
Plus les lieux seront saints, moindre en sera le crime;Et son aveu changeant de nom à l’attentat,
Ce sera sacrifice au lieu d’assassinat.
PHINÉE.
Que me sert que Junon, que Neptune propice,
Que tous les dieux ensemble aiment ce sacrifice,
Si la seule déesse à qui je fais des vœux
Ne m’en voit que d’un œil d’autant plus rigoureux,
Et si ce coup, sensible au cœur de l’inhumaine,
D’un injuste mépris fait une juste haine?
Ami, quelque fureur qui puisse m’agiter,
Je cherche à l’acquérir, et non à l’irriter;
Et m’immoler l’objet de sa nouvelle flamme,
Ce n’est pas le chemin de rentrer dans son âme.AMMON.
Mais, seigneur, vous touchez à ce moment fatalQui pour jamais la donne à cet heureux rival.
En cette extrémité que prétendez-vous faire?
PHINEE.
Tout, hormis l’irriter ; tout, hormis lui déplaire :Soupirer à ses pieds, pleurer à ses genoux,
Trembler devant sa haine, adorer son courroux 1 .
AMMON.
Quittez, quittez, seigneur, un respect si funeste;Otez-vous ce rival, et hasardez le reste :
En dût-elle à jamais dédaigner vos soupirs,
La vengeance elle seule a de si doux plaisirs....
PHINÉE.
N’en cherchons les douceurs, ami, que les dernières.Rarement un amant les peut goûter entières ;
Et, quand de sa vengeance elles sont tout le fruit,
Ce sont fausses douceurs que l'amertume suit.
T.a mort de son rival, les pleurs de son ingrate,
Ont bien je ne sais quoi qui dans l’abord le flatte;Mais de ce cher objet s’en voyant plus haï,
Plus il s’en est flatté, plus il s’en croit trahi.
Sous d’éternels regrets son âme est abattue,
Et sa propre vengeance incessamment le tue.
Ce n’est pas que je veuille enfin la négliger :
Si je ne puis fléchir, je cours à me venger ;
Mais souffre à mon amour, mais souffre à ma faiblesse,Encore un peu d’effort auprès de ma princesse.
Un amant véritable espère jusqu’au bout
Tant qu’il voit un moment qui peut lui rendre tout.
L’inconstante, peut-être encor tout étonnée,
N’était pas bien à soi quand elle s’est donnée :
Et la reconnaissance a fait plus que l’amourEn faveur d’une main qui lui rendait le jour.
Au sortir du péril, pâle encore et tremblante,L'image de la mort devant les yeux errante,
Elle a cru tout devoir à son libérateur :
Mais souvent le devoir ne donne pas le cœur ;
Il agit rarement sans un peu d’imposture,
Et fait peu de présents dont ce cœur ne murmure.Peut-être, ami, peut-être après ce grand effroiSon amour en secret aura parlé pour moi :
Les traits mal effacés de tant d’heureux services,Les douceurs d’un beau feu qui furent ses délices,D’un regret amoureux touchant son souvenir,Auront en ma faveur surpris quelque soupir.
Qui, s’échappant d’un cœur qu’elle force à ma perte,M’en aura pu laisser la porte encore ouverte.
Ah ! si ce triste hymen se pouvait éloigner !
AMMON.
Quoi ! vous voulez encor vous faire dédaigner?
Sous ce honteux espoir votre fureur se dompte?
1 Corneille passe pour avoir dédaigné de parler d’amour ; ilen parle pourtant, et beaucoup, dans toutes ses pièces, sans enexcepter une seule. C’était sans doute dans cet ouvrage, qui estmoitié tragédie, moitié opéra, qu’il devait traiter cette passion ;mais il fallait en parler autrement, et ne point dire qu’im véri-table amant espère jusqu?au bout, etc. (V.)