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Tome premier.
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DON SANCHE D’ARAGON,

COMÉDIE HÉROÏQUE. — 1651.

4 -

A MONSIEUR DE ZUYLICHEM,

CONSEILLER ET SECRÉTAIRE

DE MONSEIGNEUR LE PRINCE D’ORANGE.

Monsieur ,

Voici un poëme d’une espèce nouvelle, et qui n’a pointd’exemple chez les anciens. Vous connaissez l’humeur denos Fiançais; ils aiment la nouveauté; et je hasarde nontam meliora quant nova, sur l’espérance de les mieux di-vertir. C’était l’humeur des Grecs dès le temps d’Æschyle,apud quos :

Illeccbris erat et grata novitate morandus

Spectator .

Et, si je ne me trompe, c’était aussi celle des Romains :

iSec minimum meruere decus, vestigia grœca

Ausi dcserere....

Vcl qui prœtextas, vel qui docuere togatas.

Ainsi j’ai du moins des exemples d’avoir entrepris uuechose qui n’en a point. Je vous avouerai toutefois qu’aprèsl’avoir faite je me suis trouvé fort embarrassé à lui choisirun nom. Je n’ai jamais pu me résoudre à celui de tragédie,n’y voyant que les personnages qui en fussent dignes. Celaeût suffi au bon homme Plaute, qui n’y cherchait pointd’autre finesse : parce qu’il y a des dieux et des rois dansson Amphitryon, il veut que c’en soit une, et parce qu’ily a des valets qui bouffonnent, il veut que ce soit aussiune comédie, et lui donne l’un et l’autre nom, par uncomposé qu’il forme exprès, de peur de ne lui donner pastout ce qu’il croit lui appartenir. Mais c’est trop déféreraux personnages, et considérer trop peu l’action. Aristoteen use autrement dans la définition qu’il fait de la tragédie,où il décrit les qualités que doit avoir celle-ci, et les effetsqu’elle doit produire, sans parler aucunement de ceux-là :et j’ose m’imaginer que ceux qui ont restreint cette sortede poëme aux personnes illustres n’en ont décidé que surl’opinion qu’ils ont eue qu’il n’y avait que la fortune desrois et des princes qui fût capable d’une action telle que cegrand maître de l’art nous prescrit. Cependant, quand ilexamine lui-même les qualités nécessaires au héros de latragédie, il ne touche point du tout à sa naissance, et nes’attache qu’aux incidents de sa vie et à ses mœurs. Il de-mande un homme qui ne soit ni tout méchant ni tout bon;il le demande persécuté par quelqu’un de ses plus proches;il demande qu’il tombe en danger de mourir par une mainobligée à le conserver : et je ne vois point pourquoi cela ne

puisse arriver qu’à un prince, et que dans un moindrerang on soit à couvert de ces malheurs. L’histoire dédaignede les marquer, à moins qu’ils aient accablé quelqu’une deces grandes têtes, et c’est sans doute pourquoi jusqu’à pré-sent la tragédie s’y est arrêtée. Elle a besoin de son appuipour les événements qu’elle traite; et comme ils n’ont del’éclat que parce qu’ils sont hors de la vraisemblance ordi-naire, ils ne seraient pas croyables sans son autorité, quiagit avec empire, et semble commander de croire ce qu’elleveut persuader. Mais je ne comprends point ce qui lui dé-fend de descendre plus bas, quand il s’y rencontre des ac-tions qui méritent qu’elle prenne soin de les imiter; et jene puis croire que l’hospitalité violée en la personne desfilles de Scédase, qui n’était qu’un paysan de Leuctres, soitmoins digne d’elle que l’assassinat d’Agamemnon par safemme, ou la vengeance de cette mort par Oreste sur sapropre mère; quitte pour chausser le cothurne un peuplus bas :

Et tragieus plcrumque dolet scrmone pedestri.

Je dirai plus, monsieur : la tragédie doit exciter de lapitié et de la crainte, et cela est de ses parties essentielles,puisqu’il entre dans sa définition. Or, s’il est vrai que cedernier sentiment ne s’excite en nous par sa représentationque quand nous voyons souffrir nos semblables, et queleurs infortunes nous en font appréhender de pareilles,n’est-il pas vrai aussi qu’il y pourrait être excité plus for-tement par la vue des malheurs arrivés aux personnes denotre condition, à qui nous ressemblons tout à fait, quepar l’image de ceux qui font trébucher de leurs trônes lesplus grands monarques, avec qui nous n’avons aucun rap-port qu’en tant que nous sommes susceptibles des passionsqui les ont jetés dans ce précipice; ce qui ne se rencontrepas toujours? Que si vous trouvez quelque apparence ence raisonnement, et ne désapprouvez pas qu’on puisse faireune tragédie entre des personnes médiocres, quand leursinfortunes ne sont pas au-dessous de 'sa dignité, permettezmoi de conclure, à simili, que nous pouvons faire unecomédie entre des personnes illustres, quand nous nous enproposons quelque aventure qui ne s’élève point au-dessusde sa portée. Et certes, après avoir lu dans Aristote que latragédie est une imitation des actions, et non pas des hom-mes , je pense avoir quelque droit de dire la même chosede la comédie, et de prendre pour maxime que c’est par laseule considération des actions, sans aucun égard aux per-sonnages, qu’on doit déterminer de quelle espèce est unpoëme dramatique. Voilà, monsieur, bien du discours,dont il n’était pas besoin pour vous attirer à mon parti, etgagner votre suffrage en faveur du titre que j’ai donné à