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EPITRE.
Von Sanche. Vous savez mieux que moi tout ce que jevous dis, mais comme j’en fais confidence au public, j’aicru que vous ne vous offenseriez pas que je vous fisse sou-venir' des choses dont je lui dois quelque lumière. Je con-tinuerai donc, s’il vous plaît, et lui dirai que Don Sancheest une véritable comédie, quoique tous les acteurs y soientou rois ou grands d’Espagne, puisqu’on n’y voit naître au-cun péril par qui nous puissions être portés à la pitié ou àla crainte. Notre aventurier Carlos n’y court aucune ris-que ’. Deux de ses rivaux sont trop jaloux de leur rangpour se commettre avec lui, et trop généreux pour luidresser quelque supercherie. Le mépris qu’ils en font, surl’incertitude de son origine ne détruit point en eux l’estimede sa valeur, et se change en respect sitôt qu’ils le peuventsoupçonner d’être ce qu’il est véritablement, quoiqu’il nele sache pas. Le troisième lie la partie avec lui, mais elleest incontinent rompue par la reine; et quand même elles’achèverait par la perte de sa vie, la mort d’un ennemipar un ennemi n’a rien de pitoyable ni de terrible, et parconséquent rien de tragique. Il a de grands déplaisirs, etqui semblent vouloir quelque pitié de nous, lorsqu’il dit lui-même à une de ses maîtresses,
Je plaindrais un amant qui souffrirait mes peines ;mais nous ne voyons autre chose dans les comédies que desamants qui vont mourir, s’ils ne possèdent ce qu’ils ai-ment , et de semblables douleurs ne préparent aucun effettragique, on ne peut dire qu’elles aillent au-dessus de lacomédie. Il tombe dans l’unique malheur qu’il appréhen-de : il est découvert pour fils d’un pêcheur ; mais, en cetétat même, il n’a garde de nous demander notre pitié,puisqu’il s’offense de celle de ses rivaux. Ce n’est point unhéros à la mode d’Euripide, qui les habillait de lambeauxpour mendier les larmes des spectateurs, celui-ci soutientsa disgrâce avec tant de fermeté, qu’il nous imprime plusd’admiration de son grand courage, que de compassion deson infortune. Nous la craignons pour lui avant qu’ellearrive, mais celle crainte n’a sa source que dans l’intérêtque nous prenons d’ordinaire à ce qui touche le premieracteur, et se peut ranger inter communia utriusque dra-matis, aussi bien que la reconnaissance qui fait le dénoù-ment de cette pièce. La crainte tragique ne devance pas lemalheur du héros, elle le suit, elle n’est pas pour lui, elleest pour nous ; et se produisant par une prompte applica-tion que la vue de ses malheurs nous fhit faire sur nous-mêmes, elle purge en nous les passions que nous en voyonsêtre la cause. Enfin je ne vois rien en ce poème qui puissemériter le nom de tragédie, si nous ne voulons nous con-tenter de la définition qu’en donne Averroès 2 qui l’appellesimplement un art de louer. En ce cas, nous ne lui pour-rons dénier ce titre sans nous aveugler volontairement, etne vouloir pas voir que toutes scs parties ne sont qu’unepeinture des puissantes impressions que les rares qualitésd’un honnête homme font sur toutes sortes d’esprits, quiest une façon de louer assez ingénieuse et hors du commundes panégyriques. Mais j’aurais mauvaise grâce de me pré-valoir d’un auteur arabe, que je ne connais que sur la foi
' Le mot risque était alors des deux genres.
2 Commentateur d’Aristote. Il vivait au douzième siècle.
d’une traduction latine; et, puisque sa paraphrase abrègele texte d’Aristote en cet article, au lieu de l’étendre, jeferai mieux d’en croire ce dernier, qui ne permet point àcet ouvrage de prendre un nom plus relevé que celui decomédie. Ce n’est pas que je n’aie hésité quelque temps, surce que je n’y voyais rien qui pût émouvoir à rire. Cet agré-ment a été jusqu’ici tellement de la pratique de la comédie,que beaucoup ont cru qu’il était aussi de son essence; et jeserais encore dans ce scrupule, si je n’en avais été guéripar votre Heinsius, de qui je viens d’apprendre heureuse-ment que Movere risum non constitua comccdiam, sedplebis aucupium est, et abusus. Après l’autorité d’un sigrand homme, je serais coupable de chercher d’autres rai-sons , et de craindre d’être mal fondé à soutenir que la co-médie se peut passer du ridicule. J’ajoute à celle-ci l’épi-thète de héroïque 1 , pour satisfaire aucunement à la dignitéde ses personnages, qui pourrait sembler profanée par labassesse d’un titre que jamais on n’a appliqué si haut 2 .Mais, après tout, monsieur, ce n’est qu’un intérim, jus-qu’à ce que vous m’ayez appris comme j’ai dû l’intituler,Je ne vous l’adresse que pour vous l’abandonner entière-ment : et si vos Elzéviers se saisisent de ce poème, commeils ont fait de quelques-uns des miens qui l’ont précédé, ilspeuvent le faire voir à vos provinces sous le titre que vouslui jugerez plus convenable, et nous exécuterons ici l’arrêtque vous en aurez donné. J’attends de vous cette instructionavec impatience, pour m’affermir dans mes premières pen-sées, ou les rejeter comme de mauvaises tentations : ellesflotteront jusque-là; et si vous ne me pouvez accorder lagloire d’avoir assez appuyé une nouveauté, vous me lais-serez du moins celle d’avoir passablement défendu un pa-radoxe. Mais quand même vous m’ôteriez toutes les deux,je m’en consolerai fort aisément, parce que je suis très-as-suré que vous ne m’en sauriez ôter une qui m’est beaucoupplus précieuse ; c’est celle d’être toute ma vie,
Monsieur ,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
CORNEILLE.
1 La prononciation de ce mot n’était pas encore fixée.
2 Ce genre purement romanesque, dénué de tout ce qui peutémouvoir, et de tout ce qui fait l’âme de la tragédie, fut en vo-gue avant Corneille. Von Bernard de Cabrera, Laure persé-cutée, et plusieurs autres pièces, sont dans ce goût; c’est cequ’on appelait comédie héroïque, genre mitoyen qui peut avoirses beautés. La comédie de Y Ambitieux, deDeslouches, est àpeu près du même genre, quoique beaucoup au-dessous deVon Sanche d’Aragon, et même de Laure . Ces espèces decomédies furentinventées par les Espagnols. Il y en a beaucoupdans Lope de Véga. Celle-ci est tirée d’une pièce espagnole in-titulée El palacio confuso, et du roman de Pelage. Peut-êtreles comédies héroïques sont-elles préférables à ce qu’on ap-pelle la tragédie bourgeoise, ou la comédie larmoyante. Eneffet, cette comédie larmoyante, absolument privée de comi-que , n’est au fond qu’un monstre né de l’impuissance d’étre ouplaisant ou tragique. Celui qui ne peut faire ni une vraie comé-die, ni une vraie tragédie, tache d’intéresser par des aventuresbourgeoises attendrissantes : il n’a pas le don du comique ; ilcherche à y suppléer par l’intérêt : il ne peut s’élever au co-thurne; il rehausse un peu le brodequin. Il peut arriver sansdoute des aventures très-funestes à de simples citoyens; mais