Band 
Tome premier.
Seite
616
JPEG-Download
 

616

DON SANCHE, ACTE I, SCÈNE III.

J’aime à savoir par là qu’on vous préfère à tous ;Vous m’en êtes plus chers et plus considérables ;

J’y vois de vos vertus les preuves honorables;

J’y vois la haute estime où sont vos grands exploits :Mais quoique mon dessein soit d’y borner mon choix,Le ciel en un moment quelquefois nous éclaire.

Je veux, en le faisant, pouvoir ne le pas faire >,

Et que vous avouiez que pour devenir roi,Quiconque me plaira n’a besoin que de moi.

D. LOPE.

C’est une autorité qui vous demeure entière ;

Votre état avec vous n’agit que par prière,

Et ne vous a pour nous fait voir ses sentimentsQue par obéissance à vos commandements.

Ce n’est point ni son choix ni l’éclat de ma race 2Qui me font, grande reine, espérer cette grâce :

Je l’attends de vous seule et de votre bontéComme on attend un bien qu’on n’a pas mérité,

Et dont, sans regarder service, ni famille,

Vous pouvez faire part au moindre de Castille '.

C’est à nous d’obéir, et non d’en murmurer :

Mais vous nous permettrez toutefois d’espérerQue vous ne ferez choir cette faveur insigne,

Ce bonheur d’être à vous, que sur le moins indigne;Et que votre vertu nous fera trop savoirQu’il n’est pas bon d’user de tout votre pouvoir.Voilà mon sentiment.

D. ISABELLE.

Parlez, vous, don Manrique.

D. MANRIQUE.

Madame, puisqu’il faut qu’à vos yeux je m’explique,Quoique votre discours nous ait fait des leçonsCapables d’ouvrir l’àme à de justes soupçons,

Je vous dirai pourtant, comme à ma souveraine,

Que pour faire un vrai roi vous le fassiez en reine ;Que vous laisser borner c’est vous-même affaiblirLa dignité du rang qui le doit ennoblir ;

Et qu’à prendre pour loi le choix qu’on vous propose,Le roi que vous feriez vous devrait peu de chose,Puisqu’il tiendrait les noms de monarque et d’épouxDu choix de vos États aussi bien que de vous, [ronne,Pour moi, qui vous aimai sans sceptre et sans cou-Qui n’ai jamais eu d’yeux que pour votre personne,Que même le feu roi daigna considérerJusqu’à souffrir ma flamme et me faire espérer.J’oserai me promettre un sort assez propice

1 Quel vers f nous avons déjà dit qu’on doit éviter ce mot faireautant qu’on le peut. (V.)

2 Ce n’est point est ici un solécisme ; il faut : ce n’est ni sonchoix. (V.)

3 Ju moindre de Castille est un barbarisme ; il faut : aumoindre guerrier, au moindre gentilhomme de la Castille.La plus grande faute est que cela n’est pas vrai ; elle ne peutchoisir le moindre sujet de la Castille. (V.)

| De cet aveu d’un frère et quatre ans de service;

1 Et sur ce doux espoir dussé-je me trahir,

; Puisque vous le voulez, je jure d’obéir.

I D. ISABELLE.

C’est comme il faut m’aimer. Et don Alvar de Lune?

D. ÀLVAH.

Je ne vous ferai point de harangue importune.Choisissez hors des trois, tranchez absolument ;

Je jure d’obéir, madame, aveuglément.

D. ISABELLE.

Sous les profonds respects de cette déférenceVous nous cachez peut-être un peu d’indifférence;

Et comme votre cœur n’est pas sans autre amour,Vous savez des deux parts faire bien votre cour.

D. ALVAB.

Madame....

D. ISABELLE.

C’est assez ; que chacun prenne place.

( Ici les trois reines prennent chacune un fauteuil, et, aprèsque les trois comtes et le reste dos grands qui sont pré-sents se sont assis sur des bancs préparés exprès, Carlosy voyant une place vide, s’y veut seoir, et don Manriquel’en empêche. 1

d. manrique. [ dace 1 ?

Toutbeau,toutbeau,Carlos!d’où vous vient cette au-Et quel titre en ce rang a pu vous établir ?

CARLOS.

J’ai vu la place vide, et cru la bien remplir.

D. MANRIQUE.

Un soldat bien remplir une place de comte !

CARLOS.

Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte.Depuis plus de six ans il ne s’est fait combatQui ne m’ait bien acquis ce grand nom de soldat :

J’en avais pour témoin le feu roi votre frère.Madame; et par trois fois....

D. MANRIQUE.

Nous vous avons vu faire 2 ,Et savons mieux que vous ce que peut votre bras.

D. ISABELLE.

Vous en êtes instruits ; et je ne la suis pas 3 ;

1 Tout beau, tout beau, pourrait être ailleurs bas et familier;mais ici je le crois très-bien placé ; celte manière de parler estassez convenable d’un seigneur très-fier à un soldat de fortune.Cela forme une situation singulière et intéressante, inconnuejusque-là au théâtre. Elle donne lieu très-naturellement à Carlosde parler dignement de ses grandes actions. La vertu qui s’é-lève quand on veut l’avilir produit presque toujours de belleschoses. (V.)

2 Faire est ici plus supportable ; mais il n’est que supportableRacine n’aurait jamais dit : nous vous avons vu faire. (V.)

3 Elle devrait certainement le savoir; Carlos est à sa cour;Carlos a fait des actions connues de tout le monde ; il a sauvé laCastille, et elle dit qu’elle n’en sait rien ! Il était aisé de sauvercelte faute; et la reine, qui a de l’inclination pour Carlos, pou-