617
DON SANCHE, ACTE I, SCÈNE III.
Laissez-leme l’apprendre. Il importe aux monarquesQui veulent aux vertus rendre de dignes marques 1De les savoir connaître, et ne pas ignorerCeux d’entre leurs sujets qu’ils doivent honorer.
D. MANRIQUE.
Je ne me croyais pas être ici pour l’entendre 2 ?
D. ISABELLE.
Comte, encore une fois laissez-leme l’apprendre.Nous aurons temps pour tout. Et vous, parlez, Car-cablos. [los.
Je dirai qui je suis, madame, en peu de mots.
On m’appelle soldat : je fais gloire de l’être 3 ;
Au feu roi par trois fois je le fis bien paraître.L’étendard de Castille, à ses yeux enlevé,
Des mains des ennemis par moi seul fut sauvé :
Cette seule action rétablit la bataille,
Fit rechasser le Maure au pied de sa muraille,
Et, rendant le courage aux plus timides cœurs,Rappela les vaincus, et défit les vainqueurs.
Ce même roi me vit dedans l’Andalousie 4Dégager sa personne en prodiguant ma vie, [morts,Quand, tout percé de coups, sur un monceau deJe lui fis si longtemps bouclier de mon corps,Qu’enlin autour de lui ses troupes ralliées,
Celles qui l’enfermaient furent sacrifiées;
Et le même escadron qui vint le secourirLe ramena vainqueur, et moi prêt à mourir.
Je montai le premier sur les murs de Séville,
Et tins la brèche ouverte aux troupes de Castille.
Je ne vous parle point d’assez d’autres exploits,
Qui n’ont pas pour témoins eu les yeux de mes rois.Tel me voit et m’entend, et me méprise encore,
Qui gémirait sans moi dans les prisons du Maure.
D. MAN1UQUE.
Nous parlez-vous, Carlos, pour don Lope et pourcaklos. [moi?
Je parle seulement de ce qu’a vu le roi,
Seigneur ; et qui voudra parle à sa conscience.
Voilà dont le feu roi me promit récompense 5 ;Mais la mort le surprit comme il la résolvait.
D. ISABELLE.
Il se fût acquitté de ce qu’il vous devait ;
vait prendre un autre tour. Observez qu’il faut : et je ne le suispas. S’il y avait là plusieurs reines, elles diraient : nous ne lesommes pas, et non : nous ne les sommes pas. Ce le est neu-tre : on a déj à fait cette remarque ; mais on peut la répéter pourles étrangers. (Y.)
1 Rcnwre de dignes marques est un barbarisme. (V.)
2 C’est un solécisme ; il faut -.je ne croyais pas être ici. (V.)
3 Yoltaire a imité ce vers dans D. Pédre, roi de Castille :
Vous m’appelez soldat, et je le suis sans doute. (P.)
4 On a déjà fait voir combien dedans est vicieux, et surtoutquand il s’agit d’une province; c’est alors un solécisme. (Y.)
5 Voilà dont est un solécisme ; il faut : voilà les services, lesexploits, les actions dont, etc. (Y.)
Et moi, comme héritant son sceptre et sa couronne,Je prends sur moi sa dette, et je vous la fais bonne 1 !Seyez-vous, et quittons ces petits différends.
D. LOPE.
Souffrez qu’auparavant il nomme ses parents.
Nous ne contestons point l’honneur de sa vaillance,Madame ; et s’il en faut notre reconnaissance,
Nous avoûrons tous deux qu’en ces combats derniersL’un et l’autre, sans lui, nous étions prisonniers ;Mais enfin la valeur, sans l’éclat de la race,
N’eut jamais aucun droit d’occuper cette place.
CARLOS.
Se pare qui voudra du nom de ses aïeux 2 :
Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux ;Je ne veux rien devoir à ceux qui m’ont fait naître,Et suis assez connu sans les faire connaître.
Mais, pour en quelque sorte obéir à vos 1 oi s 3 ,Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits ;Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.
D. LOPE.
Vous le voyez, madame, et la preuve en est claire ;Sans doute il n’est pas noble.
D. ISABELLE.
Eh bien! je l’anoblis,
Quelle que soit sa race et de qui qu’il soit fils 4.
Qu’on ne conteste plus.
D. MANRIQUE.
Encore un mot, de grâce.
D. ISABELLE.
Don Manrique à la fin c’est prendre trop d’audace.Ne puis-je l’anoblir si vous n’y consentez ?
D. MANRIQUE.
Oui, mais ce rang n’est dû qu’aux hautes dignités ;Tout autre qu’un marquis ou comte le profane.d. Isabelle , à Carlos.
Eh bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane,Comte de Penafiel, gouverneur de Burgos.
Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos ?Vous reste-t-il encor quelque scrupule en l’âme?
( D. Manrique et D. Lope se levant, et Carlosse sied. )
D. MANRIQUE.
A chevez, achevez ; faites-le roi, madame :
Par ces marques d’honneur l’élever jusqu’à nous,C’est moins nous l’égaler que l’approcher de vous.
1 Je prends sur moi sa dette , et je vous la fais bonne,
est trop trivial ; c’est le style des marchands. (V.)
2 Cette tirade était digne d’être imitée par Corneille; et l’onvoit que, si elle n’était pas dans l’espagnol, il l’aurait faite. Ilest vrai que mon bras est mon père est trop forcé. (V.)
3 Quand pour est suivi d’un verbe, il ne faut ni d’adverbeentre deux, ni rien qui tienne lieu d’adverbe. (V.)
4 il faut éviter soigneusement ces cacophonies. On a dçjà re-marqué cetle faute. (V.)