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Tome premier.
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DON SAN GUE, ACTE I, SCÈNE V.

Ce préambule adroit n’était pas sans mystère ;

Et ces nouveaux serments qu’il nous a fallu faireMontraientbien dans votre âme un tel choix préparé.Enfin vous le pouvez, et nous l’avons juré.

Je suis prêt d’obéir; et loin d’y contredire,

Je laisse entre ses mains et vous et votre empire.

Je sors avant ce choix, non que j’en sois jaloux,

Mais de peur que mon front n’en rougisse pour vous.

D. ISABELLE.

Arrêtez, insolent : votre reine pardonneCe qu’une indigne crainte imprudemment soupçonne;Et, pour la démentir, veut bien vous assurerQu’aux choix de ses États elle veut demeurer 1 ;

Que vous tenez encor même rang dans son âme;Qu’elle prend vos transports pour un excès de flamme;Et qu’au lieu d’en punir le zèle injurieux 2 ,

Sur un crime d’amour elle ferme les yeux.

D. MANKIQUE.

Madame, excusez donc si quelque antipathie....

D. ISABELLE.

Ne faites point ici de fausse modestie 3 ;

J’ai trop vu votre orgueil pour le justifier,

Et sais bien les moyens de vous humilier.

Soit que j’aime Carlos, soit que par simple estimeJe rende à ses vertus un honneur légitime!,

Vous devez respecter, quels que soient mes desseins,Ou le choix de mon cœur, ou l’œuvre de mes mains.Je l’ai fait votre égal ; et quoiqu’on s’en mutine,Sachez qu’à plus encor ma faveur le destine.

Je veux qu’aujourd’hui même il puisse plus que moi :J’en ai fait un marquis, je veux qu'il fasse un roi.

S’il a tant de valeur que vous-mêmes le dites,

Il sait quelle est la vôtre', et connaît vos mérites,

Et jugera de vous avec plus de raisonQue moi, qui n’en connais que la race et le nom.Marquis, prenez ma bague, et la donnez pour marque 4Au plus digne des trois, que j’en fasse un monarque.Je vous laisse y penser tout ce reste du jour.

Rivaux ambitieux, faites-lui votre cour :

Qui me rapportera l’anneau que je lui donneRecevra sur-le-champ ma main et ma couronne.

Allons, reines, allons, et laissons-lesjugerDe quel côté l’amour avait su m’engager.

’ Demeurer au choix est un barbarisme ; il faut : s’en tenirau choix , ou : demeurer attachée au choix des États. (V.).

2 Le zèle injurieux d’un excès de flamme! (V.)

3 Faire défaussé modestie, barbarisme et solécisme ; il faut :n’affectez point ici défaussé modestie. Mais il ne s’agit pas icide modestie, quand Manrique parle d’antipathie : c’esi jouer aupropos interrompu. (V.)

4 La bague du marquis vaut bien l’anneau royal d’Astrate.Cela est tout espagnol.

.Et la doutiez pour marque

Au plus digne des trois, que j’en fasse un monarque ;

barbarisme et solécisme. (V.)

SCÈNE IV.

D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR,CARLOS.

11. LOPE.

Eh bien! seigneurmarquis,nousdirez-vous,degrâce,Ce que, pour vous gagner, il est besoin qu’on fasse ?Vous êtes notre juge, il faut vous adoucir.

CABLOS.

Vous y pourriez peut-être assez mal réussir.

Quittez ces contre-temps de froide raillerie.

D. MAHBIQUE.

Il n’en est pas saison, quand il faut qu’on vous prie.

CABLOS.

Ne raillons, ni prions, et demeurons amis.

Je sais ce que la reine en mes mains a remis;

J’en userai fort bien : vous n’avez rien à craindre;

Et pas un de vous trois n’aura lieu de se plaindre.

Je n’entreprendrai point déjuger entre vousQui mérite le mieux le nom de son époux ;

Je serais téméraire, et m’en sens incapable ;

Et peut-être quelqu’un m’en tiendrait récusable.

Je ni’en récuse donc, afin de vous donnerUn juge que sans honte on ne peut soupçonner ;

Ce sera votre épée, et votre bras lui-même.

Comtes, de cet anneau dépend le diadème :

Il vaut bien un combat ; vous avez tous du cœur :

Et je le garde....

D. LOPE.

A qui, Carlos?

CABLOS.

A mon vainqueur '.

Qui pourra me l’ôter l’ira rendre à la reine;

Ce sera du plus digne une preuve certaine.

Prenez entre vous l’ordre et du temps et du lieu ;

Je m’y rendrai sur l’heure, et vais l’attendre. Adieu.

SCÈNE V.

D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR.

D. LOPE.

Vous voyez l’arrogance.

D. ALVAB.

Ainsi les grands couragesSavent en généreux repousser les outrages.

1 Cela est digne de ia tragédie la plus sublime. Dès qu’il s’agitde grandeur, il y en a toujours dans ies pièces espagnoles. Maisces grands traits de lumière, qui percent l’ombre de temps entemps, ne suffisent pas; il faut un grand intérêt : nulle langueurne doit l’interrompre, les raisonnements politiques, les froidsdiscours d’amour le glacent, et ies pensées recherchées, lestours forcés l’affaiblissent. (V.)