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Tome premier.
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DON SANCHE, ACTE II, SCENE I.

«(9

D. MANRIQUE.

Il se méprend pourtant s’il pense qu’aujourd’huiNous daignions mesurer notre épée avec lui.

D. ALVAK.

Refuser un combat !

D. LOPE.

Des généraux d’armée,

Jaloux de leur honneur et de leur renommée,

Ne se commettent point contre un aventurier.

D. ALVAR.

Ne mettez point si bas un si vaillant guerrier :

Qu’il soit ce qu’en voudra présumer votre haine,

Il doit être pour nous ce qu’a voulu la reine.

D. LOPE.

La reine qui nous brave , et, sans égard au sang,Ose souiller ainsi l’éclat de notre rang!

D. ALVAR.

Les rois de leurs faveurs ne sont jamais comptables,Ils font, comme il leur plaît, et défont nos sembla-

D MANRIQUE. [bleS '.

Envers les majestés vous êtes bien discret.Voyez-vous cependant qu’elle l’aime en secret ?

D. ALVAR.

Dites, si vous voulez, qu’ils sont d’intelligence,Qu’elle a de sa valeur si haute confiance,

Qu’elle espère par là faire approuver son choix,

Et se rendre avec gloire au vainqueur de tous trois ;Qu’elle nous hait dans l’âme autant qu’elle l’adore :C’est à nous d’hbnorer ce que la reine honore.

D. MANRIQUE.

Vous la respectez fort : mais y prétendez-vous ?

On dit que l’Aragon à des charmes si doux....

D. ALVAR.

Qu’ils me soient doux ou non, je ne crois pas sansPouvoir de mon pays désavouer l’estime ; [crimeEt puisqu’il m’a jugé digne d’étre son roi,

Je soutiendrai partout l’état qu’il fait de moi.

Je vais donc disputer, sans que rien me retarde,

Au marquis don Carlos cet anneau qu’il nous garde;Et si sur se valeur je le puis emporter,

J’attendrai de vous deux qui voudra me l’ôter :

Le champ vous sera libre.

D. LOPE.

A la bonne heure, comte;Nous vous irons alors le disputer sans honte;

Nous ne dédaignons point un si digne rival :

Mais pour votre marquis, qu’il cherche son égal.

1 Cela n’était pas vrai dans ce temps-là ; un roi de Castille oud’Aragon n’avait pas le droit de destituer un homme titré. (Y.)

ACTE SECOND.

SCÈNE PREMIÈRE \

D. ISABELLE, BLANCHE.

D. ISABELLE.

Blanche, as-tu rien connu d’égal à ma misère?

Tu vois tous mes désirs condamnés à se taire,

; Mon cœur faire un beau choix sans l’oser accepter,

! Et nourrir un beau feu sans l’oser écouter.

Vois par là ce que c’est, Blanche, que d’être reine :Comptable de moi-même au nom de souveraine,

Et sujette à jamais du trône où je me voi,

Je puis tout pourtoutautre, et ne puisrien pour moi.

O sceptres ! s’il est vrai que tout vous soit possible,Pourquoi ne pouvez-vous rendre un cœur insensible ?Pourquoi permettez-vous qu’il soit d’autres appas,Ou que l’on ait des yeux pour ne les croire pas?

BLANCHE.,

Je présumais tantôt que vous les alliez croire*;

J’en ai plus d’une fois tremblé pour votre gloire.

Ce qu’à vos trois amants vous avez fait jurer

1 Cette scène et toutes les longues dissertations sur l’amour etla lierté ont toujours un défaut; et ce vice, le plus grand de tous,c’est l’ennui. On ne va au théâtre que pour être ému; l’àmeveut toujours être hors d’elle-même, soit par la gaieté, soit parl’attendrissement, et au moins par la curiosité. Aucun de cesbuts n’est atteint, quand une Blanche dit à sa reine : vous Va-vcz honoré sans vous déshonorer , et que la reine répliqueque, pour honorer sa générosité , V amour s'est joué de sonautorité , etc. Les scènes suivantes de cet acte sont à peu prèsdans le même goût ; et tout le nœud consiste à différer le com-bat annoncé, sans aucun événement qui attache, sans aucunsentiment qui intéresse. Il y a de l’amour, comme dans toutesles pièces de Corneille; et cet amour est froid, parce qu’il n’estqu’amour. Ces reines, qui se passionnent froidement pour unaventurier, ajouteraient la plus grande indécence à l’ennui decette intrigue, si le spectateur ne se doutait pas que Carlos estautre chose qu’un soldat de fortune. On a condamné l’infantedu Cid, non-seulement parce qu’elle est inutile, mais parcequ’elle ne parle que de son amour pour Rodrigue. On con-damna de même, dans son Don Sanche, trois princesses éprisesd’un inconnu, qui a fait de bien moins grandes choses que leCid ; et le pis de tout cela, c’est que l’amour de ces princesses neproduit rien du tout dans la pièce. Ces fautes sont des auteursespagnols ; mais Corneille ne devait pas les imiter. A l’égard dustyle, il est à la fois incorrect et recherché, obscur et faible, duret trainant; il n’a rien de cette élégance et de ce piquant quisont absolument nécesssaires dans un pareil sujet. Il faudraitcharger les pages de remarques plus longues que le texte, si onvoulait critiquer en détail les expressions. Les remarques sur lepremier acte peuvent suftire pour faire voir aux commençantsce qu’ils doivent imiter, et ce qu’ils ne doivent pas suivre. Lessolécismes et les barbarismes dont cette pièce fourmille serontassez sentis. Comme Corneille n’avait point encore de rivaux,il écrivait avec une extrême négligence; et quand il fut éclipsépar Racine, il écrivit encore plus mal. (V.)