620
DON S ANCHE, ACTE II, SCENE II.
Au choix de don Carlos semblait tout préparer :
Je le nommais pour vous. Mais enfin par l’issueMa crainte s’est trouvée heureusement déçue ;L’effort de votre amour a su se modérer ;
Vous l’avez honoré sans vous déshonorer,
Et satisfait ensemble, en trompant mon attente,
La grandeur d’une reine et l’ardeur d’une amante.
D. ISABELLE.
Dis que pour honorer sa générosité,
Mon amour s’est joué de mon autorité,
Et qu’il a fait servir, en trompant ton attente,
Le pouvoir de la reine au courroux de l’amante.
D’abord par ce discours, qui t’a semblé suspect,Je voulais seulement essayer leur respect >,
Soutenir jusqu’au bout la dignité de reine ;
Et comme enfin ce choix me donnait de la peine,Perdre quelques moments, choisir un peu plus tard :J’allais nommer pourtant, et nommer au hasard :Mais tu sais quel orgueil ont lors montré les comtes,Combien d’affronts pour lui, combien pour moi deCertes, il est bien dur à qui se voit régner [hontes.De montrer quelque estime, et la voir dédaigner.Sous ombre de venger sa grandeur méprisée,L’amour à la faveur trouve une pente aisée :
A l’intérêt du sceptre aussitôt attaché,
Il agit d’autant plus qu’il se croit bien caché,
Et s’ose imaginer qu’il ne fait rien paraîtreQue ce change de nom ne fasse méconnaître.
J’ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur ;
Il doit à ses jaloux tous ces titres d’honneur :
M’en voulant faire avare, ils m’en faisaient prodigue,Ce torrent grossissait, rencontrant cette digue :C’était plus les punir que le favoriser.
L’amour me parlait trop, j’ai voulu l’amuser;
Par ces profusions j’ai cru le satisfaire,
Et l’ayant satisfait, l’obliger à se taire;
Mais, hélas ! en mon cœur il avait tant d’appui,
Que je n’ai pu jamais prononcer contre lui,
Et n’ai mis en ses mains ce don du diadèmeQu’afin de l’obliger à s’exclure lui-même.
Ainsi, pour apaiser les murmures du cœur,
Mon refus a porté les marques de faveur ;
Et, revêtant de gloire un invisible outrage,
De peur d’en faire un roi je l’ai fait davantage :
Outre qu’indifférente aux vœux de tous les trois
1 Essayer le respect; un choix qui donne de la peine; ilest bien dur à qui se voit régner; l’amour à la faveur trouveune pente aisée ; il est attaché à l’intérêt du sceptre ; un ou »trage invisible revêtu de gloire! Que dire d’un pareil galima-tias! il faut se taire» et ne pas continuer d’inutiles remarquessur une pièce qu’il n’est pas possible de lire. II y a quelquesbeaux morceaux sur la lin. Nous en parlerons avec d’autant plusde plaisir, que nous ressentons plus de peine à être obligés decritiquer toujours. C’est suivant ce principe quenous ne les re-prenons qu’au cinquième acte. (V.)
J’espérais que l’amour pourrait suivre son choix,
Et que le moindre d’eux de soi-même estimableRecevrait de sa main la qualité d’aimable.
Voilà, Blanche, où j’en suis; voilà ce que j’ai fait;Voilà les vrais motifs dont tu voyais l’effet :
Car mon âme pour lui, quoique ardemment pressée,Ne saurait se permettre une indigne pensée ;
Et je mourrais encore avant que m’accorderCe qu’en secret mon cœur ose me demander.
Mais enfin je vois bien que je me suis trompéeDe m’en être remise à qui porte une épée,
Et trouve occasion, dessous cette couleur,
De venger le mépris qu’on fait de sa valeur.
Je devais par mon choix étouffer cent querelles ;
Et l’ordre que j’y tiens en forme de nouvelles,
Et jette entre les grands, amoureux de mon rang,Une nécessité de répandre du sang.
Mais j’y saurai pourvoir.
BLANCHE.
C’est un pénible ouvrageD’arrêter un combat qu’autorise l’usage,
Que les lois ont réglé, que les rois vos aïeuxDaignaient assez souvent honorer de leur yeux :
On ne s’en dédit point sans quelque ignominie;
Et l’honneur aux grands cœurs est plus cher que la
D. ISABELLE. [vif.
Je sais ce que tu dis, et n’irai pas de frontFaire un commandement qu’ils prendraient pour af-Lorsque le déshonneur souille l’obéissance 1 , [front.Les rois peuvent douter de leur toute-puissance :
Qui la hasarde alors n’en sait pas bien user:
Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser.
Je romprai ce combat feignant de le permettre,
Et je le tiens rompu si je puis le remettre.
Les reines d’Aragon pourront même m’aider.
Voici déjà Carlos que je viens de mander :
Demeure, et tu verras avec combien d’adresseMa gloire de mon âme est toujours la maîtresse.
SCÈNE II..
D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE.
D. ISABELLE.
Vous avez bien servi, marquis, et jusqu’iciVos armes ont pour nous dignement réussi :
i Des vers tels que ceux-ci méritaient bien d’être remarqués.A une représentation de la pièce, dont nous fumes témoins, etqui eut lieu à l’époque où les parlements refusaient d’enregis-trer quelques édits de Louis XV, ils furent applaudis de ma-nière à donner de l’inquiétude au gouvernement, qui les litsupprimer à la représentation suivante. (P.)