Band 
Tome premier.
JPEG-Download
 

NICOMÈDE,

TRAGÉDIE. — 1652.

AU LECTEUR.

Voici une pièce d’une constitution assez extraordinaire :aussi est-ce la vingt et unième que j’ai fait voir sur le théâ-tre; et, après y avoir fait réciter quarante mille vers, il estbien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sanss’écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard des’égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être l’âmedes tragédies, n’ont aucune part en celle-ci; la grandeurde courage y règne seule, et regarde son malheur d’unœil si dédaigneux qu’il n’en saurait arracher une plainte.Elle y est combattue par la politique, et n’oppose à ses ar-tifices qu’une prudence généreuse, qui marche à visagedécouvert, qui prévoit le péril sans s’émouvoir, et ne veutpoint d’autre appui que celui de sa vertu, et de l’amourqu’elle imprime dans les cœurs de tous les peuples. L’his-toire qui m’a prêté de quoi la faire paraître en ce haut de-gré est tirée de Justin; et voici comme il la raconte à la finde son trente-quatrième livre :

« En même temps Prusias, roi de Bithynie, prit dessein« de faire assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses« autres fils qu’il avait eus d’une autre femme, et qu’il fai-te sait élever à Rome : mais ce dessein fut découvert à ce« jeune prince par ceux même qui l’avaient entrepris : ils« firent plus, ils l’exhortèrent à rendre la pareille à un père« si cruel, et faire retomber sur sa tête les embûches qu’il lui« avait préparées, et n’eurent pas grande peine à le per-« suader. Sitôt donc qu’il fut entré dans le royaume de son« père, qui l’avait appelé auprès de lui, il fut proclamé« roi ; et Prusias, chassé du trône, et délaissé même de sest> domestiques, quelque soin qu’il prit à se cacher, fut enfin« tué par ce fils, et perdit la vie par un crime aussi grand« que celui qu’il avait commis en donnant les ordres de« l’assassiner.»

J’ai ôté de ma scène l’horreur d’une catastrophe si bar-bare, et n’ai donné ni au père ni au fils aucun dessein deparricide. J’ai fait ce dernier amoureux de Laodice, afin(pie l’union d’une couronne voisine donnât plus d’ombrageaux Romains, et leur fit prendre plus de soin d’y mettreun obstacle de leur part. J’ai approché de cette histoirecelle de la mort d’Annibal, qui arriva un peu auparavantchez ce'mêmeroi, et dont le nom n’est pas un petit orne-ment à mon ouvrage; j’en ai fait Nicomède disciple, pourlui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Ro-mains; et, prenant l’occasion de l’ambassade où Flaminiusfut envoyé par eux vers ce roi leur allié pour demanderqu’on remit entre leurs mains ce vieil ennemi de leurgran-

deur, je l’ai chargé d’une commission secrète de traverserce mariage, qui leur devait donner de la jalousie. J’ai faitque, pour gagner l’esprit de la reine, qui, suivant l’ordinaire des secondes femmes, avait tout pouvoir sur celui deson vieux mari, il lui ramène un de ses fils, que mon au-teur m’apprend avoir été nourri à Rome. Cela fait deuxeffets; car, d’un côté, il obtient la perte d’Annibal par lemoyen de cette mère ambitieuse, et, de l’autre, il opposeà Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains,jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.

Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglantsdesseins de son père m’ont donné jour à d’autres artificespour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mèrelui avait préparées ; et pour la fin, je l’ai réduite en sorteque tous mes personnages y agissent avec générosité, etque les uns rendant ce qu’ils doivent à la vertu, et les au-tres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent unexemple assez illustre, et une conclusion assez agréable.

La représentation n’en a point déplu; et, comme ce nesont pas les moindres vers qui soient partis de ma main,j’ai sujet d’espérer que la lecture n’ôtera rien à cet ouvragede la réputation qu’il s’est acquise jusqu’ici, et ne le ferapoint juger indigne de suivre ceux qui l’ont précédé. Monprincipal but a été de peindre la politique des Romainsau dehors, et comme ils agissaient impérieusement avecles rois leurs alliés ; leurs maximes pour les empêcher des’accroître, et les soins qu’ils prenaient de traverser leurgrandeur, quand elle commençait à leur devenir suspecteà force de s’augmenter et de se rendre considérables par denouvelles conquêtes. C’est le caractère que j’ai donné à leurrépublique en la personne de leur ambassadeur Flami-nius, qui rencontre un prince intrépide, qui. voit sa perteassurée sans s’ébranler, et brave l’orgueilleuse masse deleur puissance, lors même qu’il en est accablé. Ce hérosde ma façon sort un peu des règles de la tragédie en cequ’il ne cherche point à faire pitié par l’excès de ses mal-heurs : mais le succès a montré que la fermeté des grandscœurs, qui n’excite que de l’admiration dans l’âme du spec-tateur, est quelquefois aussi agréable que la compassionque notre art nous commande de mendier par leurs mi-sères. Il est bon de hasarder un peu, et ne s’attacher pastoujours si servilement à ses préceptes, ne fût-ce que pourpratiquer celui de notre Horace :

Et mite res, non me rébus, submittere conor.

Mais il faut que l’événement justifie cette hardiesse ; etdans une liberté de cette nature on demeure coupable, àmoins que d’être fort heureux.