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Tome premier.
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NICOMEDE, ACTE I, SCÈNE I.

PERSONNAGES.

PRUSIAS, roi de Bithynie.

FLAMINIUS, ambassadeur de Rome.

ARSINOÉ, seconde femme de Prusias.

LAODICE, reine d’Arménie.

NICOMÈDE, fils aine de Prusias, sorti du premier lit.ATTALE, fils de Prusias et d’Arsinoé.

ARASPE, capitaine des gardes de Prusias.

CLÉONE, confidente d’Arsinoé.

La scène est à Nicomédie.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE. .

NICOMÈDE, LAODICE.

LAODICE.

Après tant de hauts faits, il m’est bien doux, seigneur,De voir encor mes yeux régner sur votre cœur 1 ;

De voir, sous les lauriers qui vous couvrent la tête *,Un si grand conquérant être encor ma conquête 3 ,

Et de toute la gloire acquise à ses travauxFaire un illustre hommage à ce peu que je vaux 4.Quelques biens toutefois que le ciel me renvoie,

Mon cœur épouvanté se refuse à la joie :

Je vous vois à regret, tant mon cœur amoureux

I On ne voit point ses yeux : cette figure manque un peu dejustesse, mais c’est une faute légère. (V.)

* Ce vous rend l’expression trop vulgaire : Je me suis cou-vert la tête ; vous vous êtes fait mal au pied. Il faut chercherdes tours plus nobles. Rarementalors on s’étudiait à perfection-ner son style. (Y.)

3 Corneille parait affectionner ces vers d’antithèses :

Ce qu’il doit au vaincu brûlant pour le vainqueur.

Et pour être invaincu l’on n’est pas invincible.

J’irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.

Ces ligures ne doivent pas être prodiguées. Racine s’en serttrès-rarement : cependant il a imité ce vers dans Andromaque :

Mener en conquérant sa superbe conquête.

II dit aussi :

Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire.

Vous m’aimeriez, madame, en me voulant haïr.

. Non ego paucis

Offendar maculis.... (V.)

4 Cette manière de s’exprimer est absolument bannie. On di-rait à présent dans le style familier, au peu que je vaux.L’épithète d 'illustre gâte presque tous les vers où elle entre,parce qu’elle ne sert qu’à remplir les vers; qu’elle est vague,qu’elle n’ajoute rien au sens. (Y.) — Cette épithète, commetoutes les autres, a besoin d’être mise en sa place ; et alors elleenrichit le sens au lieu de le gâter. (P.)

Trouve la cour pour vous un séjour dangereux *.Votre marâtre y règne, et le roi votre pèreNe voit que par ses yeux, seule la considère,

Pour souveraine loi n’a que sa volonté :

Jugez après cela de votre sûreté.

La haine que pour vous elle a si naturelle 1A mon occasion encor se renouvelle 3 .

Votre frère son fils, depuis peu de retour....

NICOMÈDE.

Je le sais, ma princesse, et qu’il vous fait la cour 4.Je sais que les Romains, qui l’avaient eu otage,L’ont enfin renvoyé pour un plus digne ouvrage;Que ce don à ma mère était le prix fatalDont leur Flaminius marchandait Annibal 5 ;

Que le roi par son ordre eût livré ce grand homme,S’il n’eût par le poison lui-même évité Rome 6 ;

Et rompu par sa mort les spectacles pompeux t

1 II ne sied point à une princesse de dire qu’elle est amou-reuse , et surtout de commencer une tragédie par ces expres-sions qui ne conviennent qu’à une bergère naïve. Nous avonsobservé ailleursqu’un personnage doit faire connaître ses senti-ments sans les exprimer grossièrement : il faut qu’il découvreson ambition sansqu’il ait besoin de dire Je suis ambitieux, sajalousie, sa colère, ses soupçons, et qu’il ne dise pas, Je suiscolère, je suis soupçonneux, jaloux, à moins que ce ne soitun aveu qu’il fasse de ses passions. (Y.)

* L’inversion de ce vers gâte et obscurcit un sens clair, quiest, la. haine naturelle qu’elle a pour vous. Que Racine dit lamême chose bien plus élégamment!

Des droits de ses enfants une mère jalouse

Pardonne rarement au fils d’une autre épouse. (V.)

3 A mon occasion est de la prose rampante. (V.)

4 Faire la cour, dans cette acception, est banni du styletragique ; ma princesse est devenu comique, et ne l’était pointalors. (V.)

5 Cette expression populaire, marchandait, devient ici très-énergique et très-noble, par l’opposition du grand nom d’Anni-bal qui inspire du respect. On dirait très-bien, même en prose,cet empereur, après avoir marchandé la couronne, trafiquadu sang des nations : mais ce don dont leur Flaminius n’estni harmonieux ni français; on ne marchande point d’un don.(V.)

Éviter une ville par le poison est une espèce de barba-risme; il veut dire, éviter par le poison la hônte d’être livréaux Romains, Vopprobre qu’on lui destinait à Rome. (V.)

— Ici nous voyons une beauté au lieu du barbarisme que Vol-taire veut y voir. Il nous semble qu’en dérogeant un peu àl’exactitude que pourrait exiger la prose, Corneille exprimeavec tout le feu, toute la vivacité et toute la précision d’unpoète, ce que redoutait Annibal, et ce qu’il voulut éviter. Il s’a-git des affronts que lui préparaient les Romains, et non de laville de Rome. Lorsque, dans laHenriade , Voltaire fait dire àHenri IV,

Je ne décide point entre Genève et Rome ,

ce n’est point une ridicule comparaison de ville à ville que ceprince veut faire; il veut parler des deux religions dont cesvilles sont les métropoles. (P.)

7 Rompre des spectacles n’est pas français. Par une singula-rité commune à toutes les langues, on interrompt des specta-cles , quoiqu’on ne les rompe pas ; on corrompt le goût, on ne