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Tome second.
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102
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102 SERTORIUS, ACTE V, SCÈNE VIII.

.11 oublira, seigneur, qu’on me l'avait volé.

VIRIATE.

Moi, j’accepte la paix que vous m’avez offerte;

C’est tout ce que je puis, seigneur, après ma perte ;Elle est irréparable : et, comme je ne voiNi chefs dignes de vous, ni rois dignes’de moi,

Je renonce à la guerre ainsi qu’à l’hyménée 1 ;

Mais j’aime encore l’honneur du trône où je suis née.D’une juste amitié je sais garder les lois,

Et ne sais point régner comme régnent nos rois.

S’il faut que sous votre ordre ainsi qu’eux je domine,Je m’ensevelirai sous ma propre ruine :

Mais, si je puis régner sans honte et sans époux,

Je ne veux d’héritiers que votre Rome, ou vous ;Vous choisirez, seigneur; ou, si votre allianceNe peut voir mes États sous ma seule puissance,Vous n’avez qu’à garder cette place en vos mains,

Et je m’y tiens déjà captive des Romains.

POMPÉE.

Madame, vous avez l’âme trop généreusePour n’en pas obtenir une paix glorieuse ;

Et l’on verra chez eux mon pouvoir abattu,

Ou j’y ferai toujours honorer la vertu *.

1 Cette tirade de Vixiate est très à sa place, pleine de raisonet de noblesse. (V.)

J Après tant de tragédies peu dignes de Corneille, en voici uneoù vous retrouvez souvent l’auteur de Cinna ; eUe mérite plusd’attention et de remarques que les autres. L’entrevue dePompée et de Sertorius eut le succès qu’elle méritait ; et ce suc-cès réveilla tous scs ennemis. Le plus implacable était alorsl’abbé d’Aubignac, homme célèbre en son temps, et que saPratique du Théâtre, toute médiocre qu’elle est, faisait regar-der comme un législateur en littérature. Cet abbé, qui avait étélongtemps prédicateur, s’était acquis beaucoup de crédit dansles plus grandes maisons de Paris. 11 était bien douloureuxsans doute à l’auteur de Cinna de voir un prédicateur etun homme de lettres considérable écrire à madame la duchessede Retz, à l’abri d’un privilège du roi, des choses qui auraientflétri un homme moins connu et moins estimé que Corneille.« Vous êtes poète, et poète du théâtre, dit-il à ce grand homme« dans sa quatrième dissertation adressée à madame de Retz;h vous êtes abandonné à une vile dépendancedes histrions : vo-ce tre commerce ordinaire n’est qu’avec leurs portiers ; vos amis« ne sont que des libraires du Palais. Il faudrait avoir perdu le« sens, aussi bien que vous, pour être en mauvaise humeur dun gain que vous pouvez tirer de vos veilles et de vos empresse-n ments auprès des histrions et des libraires. II vous arrive assezn souvent, lorsqu’on vous loue, que vous n’étes plus affamé de« gloire, mais d’argent... Défuites-vous, monsieur de Corneille,n de ces mauvaises façons de parler, qui sont encore plus mauvai-■i ses que vos vers.... J’avais cru, comme plusieurs, que vous étiez« le poète de la critique de l’École des femmes, et que Licidas« était un nom déguisé comme celui de M. de Corneille; carn vous êtes sans doute le marquis de Mascarille, qui piaille« toujours, qui ricane toujours, qui parle toujours, et ne ditn jamais rien qui vaille, etc. » Ces horribles platitudes trou-vaient alors des protecteurs, parce que Corneille était vivant.Jamais les Zolle, les Gacon, les Fréron, n’ont vomi de plusgrandes indignités. Il attaqua Corneille sur sa famille, sur sapersonne; il examina Jusqu’il sa voix, sa démarche, toutes sesactions, toute sa conduite dans son domestique; et dans cestorrents d’injures 11 fut secondé par les mauvais auteurs, ce que

SCÈNE VIII.

POMPÉE, ARISTIE, VIRIATE, CELSUS,ARC AS, TH AM IRE.

POMPÉE.

En est-ce fait, Celsus ?

l’on croira sans peine. J’épargne à la délicatesse des honnêtesgens *, et à des yeux accoutumés à ne lire que ce qui peut ins-truire et plaire, toutes ces personnalités, toutes ces calomniesque répandirent contre ce grand homme ces faiseurs de bro-chures et de feuilles qui déshonorent la nation, et que l’appàtdu plus léger et du plus vil gain engage encore plus que l’envieà décrier tout ce qui peut faire honneur à leur pays, à insulterle mérite et la vertu, à vomir imposture sur imposture, dansle vain espoir que quelqu’un de leurs mensonges pourra venirenfin aux oreilles des hommes en place, et servir h perdre ceuxqu’ils ne peuvent rabaisser. On alla jusqu’à lui imputer des versqu’il n’avait point faits ; ressource ordinaire de la basse envie,mais ressource Inutile ; car ceux qui ont assez de Lâcheté pourfaire courir un ouvrage sous le nom d’un grand homme n’ayantJamais assez de génie pour l’imiter, l’imposture est bientôt re-connue. Mais enlin rien ne put obscurcir la gloire de Corneille,la seule chose presque qui lui restât. Le public de tous lestemps et de toutes les nations, toujours juste à la longue, nejuge les grands hommes que par leurs bons ouvrages, et nonpar ce qu’ils ont fait de médiocre ou de mauvais. Les bellesscènes du Cid, les admirables morceaux des Horaccs, lesbeautés nobles et sages de Cinna, le sublime de Comélie, lesrôles de Sévère et de Pauline, le cinquième acte de Rodogunc,la conférence de Sertorius et de Pompée ; tant de beaux mor-ceaux , tous produits dans un temps où l’on sortait à peine dela barbarie, assureront à Corneille une place parmi les plusgrands hommes jusqu’à la dernière postérité. Ainsi l’excellentRacine a triomphé des injustes dégoûts de madame de Sévigné,des farces de Subligni, des méprisables critiques de Visé, descabales des Boyer et des Pradon ; ainsi Molière se soutiendratoujours, et sera le père de la vraie comédie, quoique ses piècesne soient pas suivies comme autrefois par la foùle ; ainsi lescharmants opéras de Quinault feront toujours les délices dequiconque est sensible à la douce harmonie de la poésie, aunaturel et à la vérité de l’expression, aux grâces faciles dustyle, quoique ces mêmes opéras aient toujours été en butteaux satires de Boileau, son ennemi personnel, et quoiqu’on lesreprésente moins souvent qu’autrefois. II est des chefs-d’œuvrede Corneille qu’on Joue rarement ; il y en a, je crois, deux rai-sons : la première, c’est que notre nation n’est plus ce qu’elleétait du temps des Horaccs et de Cinna : les premiers de l'Étatalors, soit dans l’épée, soit dans la robe, soit dans l’église, sofaisaient un honneur, ainsi que le sénat de Rome, d’assister à unspectacle où l’on trouvait une instruction et un plaisir si noble.Quels furent les premiers auditeurs de Corneille? un Condé, unTurenne, un cardinal dé Retz, un duc de la Rochefoucauld,un Molé, un Lamoignon, des évêques gens de lettres, pour les-quels il y avait toujours un banc particulier à la cour, aussi bienque pour messieurs de l’Académie : le prédicateur venait y ap-prendre l’éloquence et l’art de prononcer ; ce fut l’école deBossuet : l’homme destiné aux premiers emplois de la robe visliait s’instruire à parler dignement. Aujourd’hui, qui fréquentenos spectacles? un certain nombre de jeunes gens et de jeunesfemmes. La seconde raison est qu’on a rarement des acteursdignes de représenter Cinna et les Horaccs. On n’encouragepeut-être pas assez celte profession, qui demande de l’esprit,de l’éducation, une connaissance assez grande de la langue, ettous les talents extérieurs de l’art oratoire. Mais quand il setrouve des artistes qui réunissent tous ces mérites, c’est alors

* Ne pouvait-il pas leur épargner aussi les sottises de d’Aubignac ,en se dispensant de les reproduire? (P.)