sophonisbe:
TRAGÉDIE. — 1663.
AU LECTEUR.
Cette pièce m’a fait connaître qu’il n’y a rien de si pé-nible que de mettre sur le théâtre un sujet qu’un autre y adéjà fait réussir 1 ; mais aussi j’ose dire qu’il n’y a rien de
1 11 est remarquable qu’en Italie et en France, la véritabletraduction dut sa naissance à une Sophonisbe, Le prélat Tris-sino, auteur de la Sophonisbe italienne, eut l’avantage d’écriredans une langue déjà lixée et perfectionnée, et Mairet, au con-traire, dans le temps où la langue française luttait contre labarbarie. (VA
2 La Sophonisbe de Mairet eut un grand succès ; mais c’étaitdans un temps ou non-seulement le goût du public n’était pointformé, mais où la France n’avait encore aucune tragédie sup-portable. 11 en avait été de même de la Sophonisbe du Trissino ;et celle de Corneille fut oubliée au bout de quelques années :elle essuya dans sa nouveauté beaucoup de critiques, et eut desdéfenseurs célèbres; niais il parait qu’elle ne fut ni bien attaquéeni bien défendue. Le point principal fut oublié dans toutes cesdisputes. 11 s’agissait de savoir si la pièce était intéressante ; ellene l’est pas, puisque, malgré le nom de son auteur, on ne l'apoint rejouée depuis quatre-vingts ans. Si ce défaut d’intérêt,qui est le pins grand de tous, comme nous l’avons déjà dit, étaitracheté par une scène semblable à celle de Sertoriuset de Pom-pée, on pourrait la représenter encore quelquefois. Il ne serapas inutile de faire connaître ici le style de Mairet et de tous lesauteurs qui donnèrent des tragédies avant le Cid. Syphax, dèsla première scène, reproche à Sophonisbe, sa femme, unamour impudique pour le roi Massinisse, son ennemi. Je veuxbien , lui dit-il, que tu me méprises, cl que tu en aimes unautre ; mais
Ne pouvais-tu trouver ou prendre tes plaisirsQu’cn cherchant l’amitié de ce prince numide?
Sophonisbe lui répond :
J’ai voulu m’assurer de l’assistance d’unA qui lo nom libyque avec nous fût commun.
Ce même Syphax se plaint à son confident Phllon de l’inlidélitéde son épouse ; et Philon, pour le consoler, lui représente...... Que c’est aux grandes âmes
A souffrir de grands maux et que femmes sont femmes.
Ensuite, quand Svpbax est vaincu, Phénice, conlident de Sopbonisbe, lui conseille de chercher à plaire au vainqueur : ellelui dit :
Au reste, la douleur ne vous a point éteintNi la clarté des yeux, ni lu beauté du teint :
Vos pleurs vous ont lavée; et vous êtes de cellesQu’un air triste et dotent rend encore plus belles.
Vos regards languissants font naître la pitiéQue l’amour suit parfois, et toujours l’amitié,
N’étant rien de pareil aux effets admirables
si glorieux quand on s’en acquitte dignement. C’est un dou-ble travail d’avoir tout ensemble à éviter les ornements
Que font dans les grands coeurs des beautés misérables.Croyez que Massinisse est un vivant rocher,
Si vos perfections ne le peuvent toucher.
Sophonisbe, qui n’avait pas besoin de ces conseils, emploieavec Massinisse le langage le plus séduisant et lui parle mêmeavec une dignité qui la rend encore plus touchante. Une de sessuivantes, remarquant l’efret que le discours de Sophonisbe afait sur le prince, dit derrière elle à une autre suivante : Macompagne, il sc prend ; et sa compagne lui répond : La vic-toire est à nous , ou je n'y connais rien. Tel était le s tyle despièces les plus suivies ; tel était ce mélange perpétuel de comiqueet de tragique qui avilissait le théâtre : l’amour n’était qu’unegalanterie bourgeoise ; le grand n’était que du boursouflé ; l'es-prit consistait en jeux de mots et en pointes ; tout était hors dela nature : presque personne n’avatt encore ni pensé ni parlécomme il faut dans aucun discours public. Il est vrai que laSophonisbe de Mairet avait un mérite très-nouveau en France,c’était d’ètre dans les règles du théâtre : les trois unités dolieu, de temps et d’action, y sont parfaitement observées.On regarda son auteur comme le père de la scène française :mais qu’est-ce que la régularité sans force, sans éloquence,sans grâce, sans décence? Il y a des vers naturels dans la pièce,et on admirait ce naturel qui approche du bas, parce qu’on neconnaissait pointcncore celui qui touche au sublime. En géné-ral , le style de Mairet est ou ampoulé ou bourgeois. Ici c’est unofficier du roi Massinisse, qui, en annonçant que Sophonisbeest morte empoisonnée, dit au roi :
Si Votre Majesté désire qu'on lui montreCe pitoyable objet, il est ici tout contre;
La porte de sa chambre est à deux pas d’iciEt vous le pourrez voir de l’endroit que voici.
Là c'est Massinisse qui, en voyant Sophonisbe expirée, s’écrie,en s’adressant aux yeux de cette beauté :
Vous avez donc perdu ces puissantes merveillesQui dérobaient les cœurs et charmaient les oreilles ,
Clair soleil, lu terreur d'un injuste sénat,
Et dont l’aigle romain n’a pu souffrir l’éclat 1Doncques votre lumière a donné (le l’ombrage, etc.
On ne faisait guère alors autrement des vers. Dans ce chaos àpeine débrouillé de la tragédie naissante, on voyait pourtantdes lueurs de génie ; mais surtout ce qui soulintsi longtemps lapièce de Mairet, c’est qu’il y a de la vraie passion. Elle fut re-présentée sur la fin de 1034, trois ans avant le Cid, et enlevatous les suffrages. Les succès, en tout genre, dépendent del’esprit du siècle: le médiocre est admiré dans un temps d’igno-rance ; le bon est tout au plus approuvé dans un temps éclairé.On fera peu de remarques grammaticales sur la SophonisbeûeCorneille, et on tâchera de démêler les véritables causes quiexcluent cette pièce du théâtre. (V.)