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Tome second.
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AU LECTEUR.

dont s’est saisi celui qui nous a prévenus, et à faire effortpour en trouver d’autres qui puissent tenir leur place. De-puis trente ans (lue M. Mairet a fait admirer sa Sophonisbesur notre théâtre, elle y dure encore ; et il ne faut point demarque plus convaincante de son mérite que cette durée,qu’on peut nommer une ébaudie, ou plutôt des arrhes deTimmortqlilé qu’elle assure à son illustre auteur : et certai-nement il faut avouer qu’elle a des endroits inimitables, etqu’il serait dangereux de retâter après lui 1 . Le déméléde Scipion avec Massinisse, et les désespoirs J de ce piince,sont de ce nombre : il est impossible de penser rien deplus juste, et très-difficile de l’exprimer plus heureusement.L’un et l’autre sont de son invention : je n’y pouvais tou-cher sans lui faire un larcin ; et si j’avais été d’humeur àme le permettre, le peu d’espérance de l’égaler me l’auraitdéfendu. J’ai cru plus à propos de respecter sa gloire, etménager la mienne, par une scrupuleuse exactitude à m’é-carter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire, nique je sois demeuré au-dessous de lui, ni que j’aie prétendum’élever au-dessus, puisqu’on ne peut faire aucune com-paraison entre des choses où l’on ne voit aucune concur-rence. Si j’ai conservé les circonstances qu’il a changées,et changé celles qu’il a conservées, ç’a été par le seuldessein de faire autrement, sans ambition de faire mieux.C’est ainsi qu'en usaient nos anciens, qui traitaient d’or-dinaire les mêmes sujets. La mort de Clytemnestre en peutservir d’exemple : nous la voyons encore chez Æschyle,chez Sophocle, et chez Euripide, tuée par son fils Oreste;mais chacun d’eux a choisi diverses manières pour arriverà cet événement, qu’aucun des trois n’a voulu changer,quelque cruel et dénaturé qu’il fût ; et c’est sur quoi notreAristote en a établi le précepte. Cette noble et laborieuseémulation a passé de leur siècle jusqu’au nôtre au traversde plus de deux mille ans qui les séparent. Feu M. Tristana renouvelé Marianne et Panthée sur les pas du défuntsieur Hardy. Le grand éclat que M. de Scudéry a donné àsa Didon n’a point empêché (pie M. de Boisrobert n’en aitfait voir une autre trois ou quatre ans après, sur une dis-position qui lui en avait été donnée, à ce qu’il disait, parM. l’ahbé d’Aubignac. A peine la Cléopâtre de M. de Ben-serade a paru, qu’elle a été suivie du Marc-Antoine deM. Mairet, qui n’est que le même sujet sous un autre titre.Sa Sophonisbe même n’a pas été la première qui ait ennobliles théâtres (les derniers temps : celle du Trissin l’avait pré-cédée en Italie, et celle du sieur de Mont-Chrétien enFrance; et je voudrais que quelqu’un se voulût divertir àretoucher le Cid et les Jloraces avec autant de retenue

1 On voit que Corneille était alors raccommodé avec Mairet,eu qu’il craignait de choquer le public, qui aimait toujoursl’ancienne, Sophonisbe. C’est dans cette scène, ou Scipion fait à-'la (sinisse des reproches de sa faiblesse, qu’on trouve ce versénergique :

Massinisse en un jonrvoit, aime, et se marie!

Ce vers est la critique de tant d’amours de théâtre, qui com-mencent au premier acte, et qui produisent un mariage audernier. (V.)

* Désespoirs. Aujourd’hui la prose n’admettrait plus ce mothu’au singulier

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pour ma conduite et pour mes pensées que j’en ai eu pourcelles de M. Mairet.

Vous trouverez en cette tragédie les caractères tels quechez Tite-Live ; vous y verrez Sophonisbe avec le mêmeattachement aux intérêts de son pays, et la même hainepour Rome qu’il lui attribue. Je lui prête un peu d’amour;mais elle règne sur lui, et ne daigne l’écouter qu’autantqu’il peut servir à ces passions dominantes qui régnent surelle, et à qui elle sacrifie toutes les tendresses de son coeur,Massinisse, Syphax, sa propre vie. Elle en fait son uniquebonheur, et en soutient la gloire avec une fierté si nobleet si élevée, que Ladius est contraint d’avouer lui-mêmequ’elle méritait d’être née Romaine. Elle n’avait pointabandonné Syphax après deux défaites; elle était prête àS’ensevelir avec lui sous les ruines de sa capitale, s’il y fûtrevenu s’enfermer avec elle après la perte d'une troisièmebataille : mais elle voulait qu’il mourût plutôt que d’ac-cepter l’ignominie des fers et du triomphe où le réservaientles Romains ; et elle avait d’autant plus de droit d’attendrede lui cet effort de magnanimité, qu’elle s’était résolue àprendre ce parti pour elle, et qu’en Afrique c’était la cou-tume des rois de porter toujours sur eux du poison très-violent, pour s’épargner la honte de tomber vivants entre lesmains de leurs ennemis. Je ne sais si ceux qui l’ont blâméede traiter avec trop de hauteur ce malheureux prince aprèssa disgrâce, ont assez conçu la mortelle horreur qu’a dûexciter en celte grande âme la vue de ces fers qu’il lui ap-porte à partager ; mais du moins ceux qui ont eu peine àsouffrir qu’elle eût deux maris vivants, ne se sont pas sou-venus que les lois de Rome voulaient que le mariage se rom-pit par la captivité. Celles de Carthage nous sont fort peuconnues ; mais il y a lieu de présumer, par l’exemple mêmede Sophonisbe, qu'elles étaient encore plus faciles à cesruptures. Asdrubal, son père, l’avait mariée à Massinisseavant que d’emmener ce jeune prince en Espagne, où iicommandait les armées de cette république ; et néanmoins,durant le séjour qu’ils y firent, les Carthaginois la ma-rièrent de nouveau à Syphax, sans user d’aucune formaliténi envers ce premier mari, ni envers ce père, qui demeuraextrêmement surpris et irrité de l’outrage qu’ils avaientfait à sa fille et à son gendre. C’est ainsi (pie mon auteurappelle Massinisse, et c’est là-dessus que je le fais se fonderici pour se ressaisir de Sophonisbe sans l’autorité des Ro-mains, comme d’une femme qui était déjà à lui, et qu’ilavait épousée avant qu’elle fût à Syphax.

On s’est mutiné toutefois contre ces deux maris ; et jem’en suis étonné d’autant plus que l’année dernière je nem’aperçus point qu’on se scandalisât de voir, dans leSerlorius, Pompée mari de deux femmes vivantes, dontl’une venait chercher un second mari aux yeux mêmes dece premier'. Je ne vois aucune apparence d’imputer cetteinégalité de sentiments à l'ignorance du siècle, qui ne peutavoir oublié en moins d’un an cette facilité que les anciensavaient donnée aux divorces, dont il était si bien instruitalors; mais il y aurait quelque lieu de s’en prendre à ceuxqui, sachant mieux la Sophonisbe de M. Mairet que cellede Tite-Live, se sont hâtés de condamner en la mienne

1 C’est qu’Aristie est répudiée, et on la plaint ; Sophonisbe nel'est pas, et on la blâme. (V.)