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Tome second.
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AU LECTEUR.

tout ce qui n’était pas de leur connaissance, et n’ont pufaire cette réflexion, que la mort de Sypliax était unefiction de M. Mairct, dont je ne pouvais me servir sansfaire un pillage sur lui, et comme un attentat sur sa gloire.Sa Sophonisbe est à lui; c’est son bien, qu’il ne faut paslui envier : mais celle de Tite-Live est à tout le monde.Le Trissin et Mont-Cbrétien, qui l’ont fait revivre avantnous, n’ont assassiné aucun des deux rois : j’ai cru qu’ilm’était permis de n’étre pas plus cruel, et de garder lamême fidélité à une histoire assez connue parmi ceux quiont quelque teinture des livres, pour nous convier à ne ladémentir pas.

J’accorde qu’au lieu d’envoyer du poison à Sophonisbe,Massinisse devait soulever les troupes qu’il commandaitdans l’armée, s’attaquer à la personne de Scipion, se faireblesser par ses gardes, et, tout percé de leurs coups, venirrendre les derniers soupirs aux pieds de cette princesse :c’eût été un amant parfait, mais ce n’eût pas été Massi-nisse. Que sait-on même si la prudence de Scipion n’avaitpoint donné de si bons ordres qu’aucun de ces emporte-ments ne fût en son pouvoir ? Je le marque assez pouren faire naître quelque pensée en l’esprit de l’auditeur ju-dicieux et désintéressé, dont je laisse l’imagination libresur cet article. S’il aime les héros fabuleux, il croira queLælius et Éryxe, entrant dans le camp, y trouveront ce-lui-ci mort de douleur, ou de sa main. Si les vérités luiplaisent davantage, il ne fera aucun doute qu’il ne s’y soitconsolé aussi aisément que l’histoire nous en assure. Ce queje fais dire de son désespoir à Mézétulle s’accommode avecl’une et l’autre de ces idées; et je n’ai peut-être encore faitrien de plus adroit pour le théâtre que de tirer le rideausur des déplaisirs qui devaient être si grands, et eurent sipeu de durée.

Quoi qu’il en soit, comme je ne sais que les règles d’A-ristote et d’Horace, et ne les sais pas même trop bien, jene hasarde pas volontiers en dépit d’elles ces agréments sur-naturels et miraculeux, qui défigurent quelquefois nos per-sonnages autant qu’ils les embellissent, et détruisentl’histoire au lieu de la corriger. Ces grands coups de maîtrepassent ma portée; je les laisse il ceux qui en savent plusque moi ; et j’aime mieux qu’on me reproche d’avoir faitmes femmes trop héroïnes, par une ignorante et basse af-fectation de les faire ressembler aux originaux qui en sontvenus jusqu’à nous, que de m’entendre louer d’avoir effé-miné mes héros par une docte et sublime complaisance augoût 1 de nos délicats, qui veulent de l’amour partout, et

' Ce n’est point Racine que Corneille désigne ici : ce grandhomme, qui n’a jamais efféminé ses héros, qui n’a traité l’a-mour que comme une passion dangereuse, et non comme unegalanterie froide pour remplir un acte ou deux d'une intriguelanguissante, Racine, dis-je, n’avait encore publié aucunepièce de théâtre : c’est de Quinault dont il est ici question. Lejeune Quinault venait de, donner successivement Strutomce,Amalasontc, te Faux Tibcrinus, Astrale. Cet Astrate sur-tout, Joué dans II! même temps que Sophonisbe, avait attirétout Paris, tandis que Sophonisbe était négligée. 11 y a de très-belles scènes dans Astrate; il y règne surtout de l’intérêt : c’estce qui fit son grand succès. Le public était las de pièces quiroulaient sur une politique froide , mêlée de raisonnements surl’amour, et de compliments amoureux, sans aucune passion vé-

ne permettent qu’à lui de faire auprès d’eux la bonne oumauvaise fortune de nos ouvrages.

Éryxe n’a point ici l’avantage de cette ressemblance quifait la principale perfection des portraits : c’est une reine dema façon, de qui ce poème reçoit un grand ornement, etqui pourrait toutefois y passer en quelque sorte pour inutile,n’était qu’elle ajoute des motifs vraisemblables aux histori-ques, et sert tout ensemble d’aiguillon à Sophonisbe pourprécipiter son mariage, et de prétexte aux Romains pourn’y point consentir. Les protestations d’amour que semblelui faire Massinisse au commencement de leur premier en-tretien ne sont qu’un équivoque 1 , dont le sens caché re-garde cette autre reine. Ce qu’elle y répond fait voirqu’elle s’y méprend la première ; et tant d’autres ont voulus’y méprendre après elle, que je me suis cru obligé devous en avertir.

Quand je ferai joindre cette tragédie à mes recueils, jepourrai l’examiner plus au long, comme j’ai fait les autres :cependant je vous demande pour sa lecture un peu de cettefaveur qui doit toujours pencher du côté de ceux qui tra-vaillent pour le public, avec une attention sincère qui vousempêche d’y voir ce qui n’y est pas, et vous y laisse voirtout ce que j’y fais dire.

PERSONNAGES.

SYPHAX, roi de Numidie.

MASSINISSE, autre roi de Numidie.

LÆLIUS, lieutenant de Scipion, consul de Rome.

LÉPIDE, tribun romain.

BOCCHAR, lieutenant de Syphax.

MÉZÉTULLE, lieutenant de Massinisse.

ALBIN, centenier romain.

SOPHONISBE, fille d’Asdrubal, général des Carthaginois, et

reine de Numidie.

ÉRYXE, reine de Gétulie.

HERMINIE, dame d’honneur de Sophonisbe.

B ARCÉE, dame d’honneur d’Éryxe.

Page de Sophonisbe.

Gauoes.

La scène est à Cyrille, capitale du royaume de Syphax, dansle palais du roi.

ritable. On commençait aussi à s’apercevoir qu’il fallait un autrestyle que celui dont les dernières pièces de Corneille sont écri-tes : celui de Quinault était plus naturel et moins obscur. Enfinses pièces eurent un prodigieux succès, jusqu’à ce que l'An-dromaque de Racine les éclipsa toutes. Boileau commença àrendre l’ Astrate ridicule, en se moquant de l’anneau royal,qui, en effet, est une invention puérile; mais il faut convenirqu’il y a de très-belles scènes entre Sichée et Astrate. (V.) —Voltaire le savait très-bien, car il en a tiré parti dans Scmira-mis , en les embellissant à la vérité beaucoup, comme il embel-lissait tout ce qu’il empruntait. (P.)

1 Nous avons déjà remarqué que ce mot était alors des deuxgenres. Tout le monde connaît la satire de Boileau sur Vi’qui-voque.