Band 
Tome second.
Seite
213
JPEG-Download
 

113

SOPHONISBE, ACTE II, SCÈNE I.

L’emporte sur Érvxe et reine et triomphante ;

Et, si je m’en rapporte à l’accueil différent,

Sa disgrâce peut plus qu’un sceptre qu’on me rend.

Tu l’as pu remarquer. Du moment qu’il l’a vue,

Ses troubles ont cessé, sa joie est revenue :

Ces charmes à Carthage autrefois adorésOnt soudain réuni ses regards égarés.

Tu l’as vue étonnée, et tout ensemble altière,

Lui demander l’honneur d’être sa prisonnière,

Le prier fièrement qu’elle pût en ses mainsÉviter le triomphe et les fers des Romains.

Son orgueil,que ses pleurs semblaientvouloirdédire,Trouvait l’art eu pleurant d’augmenter son empire ;Et sûre du succès, dont cet art répondait,

Elle priait bien moins qu’elle ne commandait.

Aussi sans balancer il a donné paroleQu’elle ne serait point traînée au Capitole,

Qu’il en saurait trouver un moyen assuré ;

En lui tendant la main sur l’heure il l’a juré,

Et n’eût pas borné là son ardeur renaissante,

Mais il s’est souvenu qu’enfin j’étais présente ;

Et les ordres qu’aux siens il avait à donnerOnt servi de prétexte à nous abandonner.

Que dis-je? pour moi seule affectant cette fuite,Jusqu’au fond du palais des yeux il l’a conduite ;

Et, si tu t’en souviens, j’ai toujours soupçonnéQue cet amour jamais ne fut déraciné.

Chez moi, dans Ilyarbée, où le mien trop facilePrêtait à sa déroute un favorable asile,

Détrôné, vagabond, et sans appui que moi,

Quand j’ai voulu parler contre ce cœur sans foi,

Et qu’à cette infidèle imputant sa misère,

J’ai cru surprendre un mot de haine ou de colère,Jamais son feu secret n’a manqué de détoursPour me forcer moi-même à changer de discours ;

Ou, si je m’obstinais à le faire répondre,

J’en tirais pour tout fruit de quoi mieux me confondre,Et je n’en arrachais que de profonds hélas,

Et qu’enlin son amour ne la méritait pas.

Juge, par ces soupirs que produisait l’absence,

Ce qu’à leur entrevue a produit la présence.

BARCEE.

Elle a produit sans doute un effet de pitiéOù se mêle peut-être une ombre d’amitié.

V ous savez qu’un cœur noble et vraiment magnanime,Quand il bannit l’amour, aime à garder l'estime;

Et que, bien qu’offense par le choix d’un mari,

H n’insulte jamais à ce qu’il a chéri. [plaindre,Mais, quand bien vous auriez tout lieu de vous enSophonisbe, après tout, n’est point pour vous à crain-Eût-elle tout son cœur, elle l’aurait en vain, [dre,Puisqu’elle est hors d’état de recevoir sa main.

P vous la doit, madame.

ÉRVXE.

Il me la doit, Bareée :

Mais que sert une main par le devoir forcée?

Et qu’en aurait le don pour moi de précieux,

S’il faut que son esclave ait son cœur à mes yeux?

Je sais bien que des rois la fière destinéeSouffre peu que l’amour règle leur hyménée,

Et que leur union, souvent pour leur malheur,

N’est que du sceptre au sceptre, et non du cœur au coeur :Mais je suis au-dessus de cette erreur commune ;J’aime en lui sa personne autant que sa fortune;

Et je n’en exigeai qu’il reprît ses ÉtatsQue de peur que mon peuple en fit trop peu de cas.Des actions des rois ce téméraire arbitreDédaigne insolemment ceux qui n’ont que le titre.Jamais d’un roi sans trône il n’eût souffert la loi,

Et ce mépris peut-être eût passé jusqu’à moi.

Il fallait qu’il lui vît sa couronne à la tête,

Et que ma main devînt sa dernière conquête,

Si nous voulions régner avec l’autoritéQue le juste respect doit à la dignité.

J’aime donc Massinisse, et je prétends qu’il m’aime:Je l’adore, et je veux qu’il m’adore de même;

Et pour moi son hymen serait un long ennui,

S'il n’était tout à moi, comme moi toute à lui.

Ne t’étonne donc point de cette jalousieDont, à ce froid abord, mon âme s’est saisie;Laisse-la-moi souffrir, sans me la reprocher;

Sers-la, si tu le peux, et m’aide à la cacher.

Pour justeaux yeux detousqu’en puisse être la cause,Une femme jalouse à cent mépris s’expose;

Plus elle fait de bruit, moins on en fait d’état,

Et jamais ses soupçons n’ont qu’un honteux éclat.

Je veux donner aux miens une route diverse,

A ces amants suspects laisser libre commerce,

D’un œil indifférent en regarder le cours,

Fuir toute occasion de troubler leurs discours,

Et d’un hymen douteux éviter le supplice,

Tant que je douterai du cœur de Massinisse.

Le voici : nous verrons, par son empressement,

Si je me suis trompée en ce pressentiment '.

1 On sent, dans cette scène, combien Ervxe est froide et re-butante.

1 J’aime donc Massinisse, et je prétends qu’il m’aime ;

Je l’adore , et je veux qu'il m'adore de même—

Pour juste aux yeux de tous qu’en puisse être la cause,

Une femme jalouse à cent mépris s’expose;

Pins elle fait de bruit, moins on eu fait d’état.

Est-ce là une comédie de Montfleury? est-ce une tragédie deCorneille? (V.)

CORNEILLE.

TOME II.

8