SOPHONISBE, ACTE III, SCENE VII.
Cette hauteur, madame, a d’étranges effetsAprès m’avoir forcé de refuser la paix.
Me le promettiez-vous, alors qu’à ma défaiteVous montriez dans Cyrthe une sûre retraite,
Et qu’outre le secours de votre généralVous me vantiez celui d’Hannon et d’Annihal ?
Pour vous avoir trop crue, hélas ! et trop aimée,
Je me vois sans États, je me vois sans armée ;
Et, par l’indignité d’un soudain changement,
La cause de ma chute en fait l’accablement.
I SOPHONISBE.
Puisque je vous montrais dans Cyrthe une retraite,Vous deviez vous y rendre après votre défaite :
S’il eût fallu périr sous un fameux débris,
Je l’eusse appris de vous, ou je vous l’eusse appris,Moi qui, sans m’ébranler du sort de deux batailles,Venais de m’enfermer exprès dans ces murailles,Prête à souffrir un siège, et soutenir pour vousQuoi que du ciel injuste eût osé le courroux.
Pour mettre en sûreté quelques restes de vie,
Vous avez du triomphe accepté l’infamie;
Et ce peuple déçu qui vous tendait les mainsN’a revu dans son roi qu’un captif des Romains.
Vos fers, en leur faveur plus forts que leurs cohortes,Ont abattu les cœurs, ont fait ouvrir les portes,
Et réduit votre femme à la nécessitéDe chercher tous moyens d’en fuir l’indignité,
Quand vos sujets ont cru que sans devenir traîtresIls pouvaient après vous se livrer à vos maîtres.Votre exemple est ma loi, vous vivez et je vi 1 ;
Et si vous fussiez mort je vous aurais suivi :
Mais si je vis encor, ce n’est pas pour vous suivre,
Je vis pour vous punir de trop aimer à vivre ;
Je vis peut-être encor pour quelque autre raisonQui se justifiera dans une autre saison. [croire,
Un Romain nous écoute; et, quoi qu’on veuille enQuand il en sera temps je mourrai pour ma gloire.
Cependant, bien qu’un autre ait le titre d’époux,Sauvez-moi des Romains, je suis encore à vous ;
Et je croirai régner malgré votre esclavage,
Si vous pouvez m’ouvrir les chemins de Carthage.Obtenez de vos dieux ce miracle pour moi,
Et je romps avec lui pour vous rendre ma foi.
Je l’aimai; mais ce feu dont je fus la maîtresse,
Ne met point dans mon cœur de honteuse tendresse;Toute ma passion est pour la liberté,
Et toute mon horreur pour la captivité.
Seigneur, après cela je n’ai rien à vous dire :
Par ce nouvel hymen vous voyez où j’aspire ;
‘ Il est bon que, dans la poésie, on puisse supprimer ou ajou-ter des lettres selon le besoin, sans nuire à l’harmonie -.je fai,i>-‘ vi,je croi,je dai, pour je fais, je vis, je crois, je dois,
e tc.(v.)
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Vous savez les moyens d’en rompre le lien :Réglez-vous là-dessus sans vous plaindre de rien
SCÈNE VII.
SYPHAX, LÉPIDE; gardes,syphax.
A-t-on vu sous le ciel plus infâme injustice ?
Ma déroute la jette au lit de Massinisse;
Et, pour justifier ses lâches trahisons,
Les maux qu’elle a causés lui servent de raisons!
LÉPIDE.
Si c’est avec chagrin que vous souffrez sa perte,Seigneur, quelque espérance encor vous est offerte,Si je l’ai bien compris, cet hymen imparfaitN’est encor qu’en parole, et n’a point eu d’effet ;
Et comme nos Romains le verront avec peine,
Ils pourront mal répondre aux souhaits de la reine.Je vais m’assurer d’elle, et vous dirai de plusQue j’en viens d’envoyer avis à Lælius ;
J’en attends nouvel ordre, et dans peu je l’espère.SYPHAX.
Quoi! prendre tant de soin d’adoucir ma misère!
1 Cette scène n’est pas de la froideur des autres, par cette seuleraison que la situation est embarrassante : mais cette situationn’est ni noble, ni tragique ; elle est révoltante, elle tient du co-mi([ue. Un vieux mari qui vient revoir sa femme, et qui latrouve mariée à un autre, ferait aujourd’hui un effet très-ridi-cule. On n’aime de telles aventures que dans les contes de laFontaine et dans des farces. Les mots de roi, de couronne, dediadème, loin de mettre de la dignité dans une aventure si peutragique, ne servent qu’à faire mieux sentir le contraste de latragédie et de la comédie. Syphax est si prodigieusement avili,qu’il est impossible qu’on prenne à lui le moindre intérêt. Pourpeu qu’on pèse toutes ces raisons, on verra qu’à la longue unenation éclairée est toujours juste, et que c’est en se formant legoût que le public a rejeté Sophonisbc. (V.) — Un des grandsdéfauts de notre nation , c’est de ramener tout à elle, jusqu’ànommer étrangers dans leur propre pays ceux qui n’ont pasbien ou son air, ou ses manières : de là vient qu’on nous re-proche justement de ne savoir estimer les choses que par le rap-port qu’elles ont avec nous, dont Corneille a fait une injuste etfâcheuse expérience dans sa Sophonisbc. Mairet, qui avait dé-peint la sienne inlidèle au vieux Syphax, et amoureuse du jeuneet victorieux Massinisse, plut presque généralement à tout lemonde, pour avoir rencontré le goût des dames et le vrai espritdes gens de la cour. Mais Corneille, qui fait mieux parler lesGrecs que les Grecs, les Romains que les Romains, les Cartha-ginois que les citoyens de Carthage ne partaient eux-mèmes ;Corneille, qui presque seul a le bon goût de l’antiquité, a eu lemalheur de ne plaire pas à notre siècle pour être entré dans legénie de ces nations, et avoir conservé à la fille d’Asdruhal sonvéritable caractère. Ainsi, à la honte de nos jugements, celuiqui a surpassé tous nos auteurs, et qui s’est peut-être ici sur-passé lui-mème à rendre à ces grands noms tout ce qui leur étaitdû, n’a pu nous obliger à lui rendre tout ce que nous lui devions,asservis par la coutume aux choses que nous voyons en usage,et peu disposés par la raison à estimer des qualités et des sen-timents qui ne s’accommodent pas aux nôtres. (S vtNT ÉY UKMO.V’. ,t. 2 , p. 449.)