120 SOPHONISBE, ACTE IV, SCÈNE V.
Et d’un premier éclat le barbare alarméN’ose exposer son cœur aux yeux qui m’ont ciiarmé.Il veut être inflexible, et craint de ne plus l’étre,Pour peu qu’il se permît de voir et de connaître.
Allons, allons, madame, essayer aujourd’huiSur le grand Scipion ce qu’il a craint pour lui ■.
Il vient d’entrer au’camp; venez-y par vos charmesAppuyer mes soupirs, et secourir mes larmes;
Et que ces mêmes yeux qui m’ont fait tout oser,
Si j’en suis criminel, servent à m’excuser.Puissent-ils, et sur l’heure, avoir là tant de force,Quepour prendre ma place il m’ordonne un divorce,Qu’il veuille conserver mon bien en me l’étant!
,1’en mourrai de douleur, mais je mourrai content.Mon amour, pour vous faire un destin si propice,
Se prépare avec joie à ce grand sacrifice.
Si c’est vous bien servir, l’honneur m’en suffira ;
Et si c’est mal aimer, mon hras m’en punira.sophonisbe.
Le trouble de vos sens dont vous n’êtes plus maître,Vous a fait oublier, seigneur, à me connaître.
Quoi! j’irais mendier jusqu’au camp des RomainsLa pitié de leur chef qui m’aurait en ses mains!J’irais déshonorer, par un honteux hommage,
Le trône où j’ai pris place, et le sang de Carthage ;Et l’on verrait gémir la fille d’AsdrubalAux pieds de l’ennemi pour eux le plus fatal !
Je ne sais si mes yeux auraient là tant de force ,Qu’en sa faveur sur l’heure il pressât un divorce ;Mais je ne me vois pas en état d’obéir,
S’il osait jusque-là cesser de me haïr.
La vieille antipathie entre Rome et CarthageN’est pas prête à linir par un tel assemblage.
Ne vous préparez point à rien sacrifierA' l’honneur qu’il aurait de vous justifier.
Pour effet de vos feux et de votre parole,
Je ne veux qu’éviter l’aspect du Capitole;
Que ce soit par l’hymen ou par d'autres moyens,
Que je vive avec vous ou chez nos citoyens,
La chose m’est égale, et je vous tiendrai quitte,Qu’on nous sépare ou non, pourvu que je l’évite.
Mon amour voudrait plus; mais je règne sur lui,bit n’ai changé d’époux que pour prendre un appui.
Vous m’avez demandé la faveur de ce titrePour soustraire mon sort à son injuste arbitre;
Et, puisqu’à m’affranchir il faut que j’aide un roi,C’est là tout le secours que vous aurez de moi.Ajoutez-y des pleurs, mêlez-y des bassesses ;
1 Quoi! Massinisse, apprenant que le jeune Scipion arrive ,conseille à sa femme d’aller lui faire des coquetteries, et de tâ-cher d'avoir en un Jour trois maris ! Sophonisbe répond noble-ment ; mais toute la grandeur de Corneille ne pourrait ennoblircelle scène, qui commence par une proposition si lèche et siridicule. (V.)
Mais laissez-moi, de grâce, ignorer vos faiblesses;Et, si vous souhaitez que l’effet m’en soit doux,
Ne me donnez point lieu d’en rougir après vous.
Je ne vous cèle point que je serais ravieD’unir à vos destins les restes de ma vie;
Mais si Rome en vous-même ose braver les rois,
S’il faut d’autres secours, laissez-les à mon choix :J’en trouverai, seigneur, et j’en sais qui peut-êtreN’auront à redouter ni maîtresse ni maître :
Mais mon amour préfère à cette sûretéLe bien de vous devoir toute ma liberté.
MASSINISSE.
Ah ! si je vous pouvais offrir même assurance ,
Que je serais heureux de cette préférence !
SOPHONISBE.
Syphax et Lælius pourront vous prévenir,
Si vous perdez ici le temps de l’obtenir.
Partez.
MASSINISSE.
M’enviez-vous le seul bien qu’à ma flammeA souffert jusqu’ici la grandeur de votre âme?
Madame, je vous laisse aux mains de Lælius.
Vous avez pu vous-même entendre ses refus;
Et mon amour ne sait ce qu’il peut se promettreDe celles du consul, où je vais me remettre.
L’un et l’autre est Romain ; et peut-être en ce lieuCe peu que je vous dis est le dernier adieu,
Je ne vois rien de sûr que cette triste joie;
Ne me l’enviez plus, souffrez que je vous voie ;Souffrez que je vous parle, et vous puisse exprimerQuelque part des malheurs où l’on peut m’abîmer,Quelques informes traits de la secrète rageQue déjà dans mon cœur forme leur sombre image :Non que je désespère : on m’aime ; mais, hélas !
On m’estime, on m’honore, et l’on ne me craint pas.M’éloigner de vos yeux en cette incertitude,
Pour uncœur tout à vous c’est un tourment bien rude;Et, si j’en ose croire un noir pressentiment,
C’est vousperdreàjamais que vousperdreun moment.
Madame, au nom des dieux, rassurez mon courage;Dites que vous m’aimez, j’en pourrai davantage ;J’en deviendrai plus fort auprès de Scipion :
Montrez pour mon bonheur un peu de passion,Montrez que votre flamme au même bien aspire :
Ne régnez plus sur elle, etlaissez-lui me dire....
SOPHONISBE.
Allez, seigneur, allez ; je vous aime en époux,
Et serais à mon tour aussi faible que vous.
MASSINISSE.
Faites, faites-moi voir cette illustre faiblesse ;
Que ses douceurs....
SOPHONISBE.
Ma gloire en est encor maîtresse.Adieu. Ce qui m’échappe en faveur de vos feux