152 OTHON, ACTE
S’il fallait tout leur sang pour t’y faire une voie.
Aime Othon, si tu peux t’en faire un sûr appui ;
Mais, s’il en est besoin, aime-toi plus que lui;
Et sans t’inquiéter où fondra la tempête,
Laisse aux dieux à leur choix écraser une tête.
Prends le sceptre aux dépens de qui succombera,
Et règne sans scrupule avec qui régnera.
PLAUTINE.
Que votre politique a d’étranges maximes!
Mon amour, s’il l’osait, y trouverait des crimes.
Je sais aimer, seigneur, je sais garder ma foi,
Je sais pour un amant faire ce que je doi,
Je sais à son bonheur m’offrir en sacrifice,
Et je saurai mourir si je vois qu’il périsse :
Mais je ne sais point l’art de forcer ma douleurA pouvoir recueillir les fruits de son malheur.
VINIUS.
Tiens pourtant l'Aine prête à le mettre en usage ;Change de sentiments, ou du moins de langage ;
Et, pour mettre d’accord ta fortune et ton cœur,Souhaite pour l’amant, et te garde au vainqueur.Adieu : je vois entrer la princesse Camille.
Quelque trouble où tu sois, montre une Ame tranquille,Profite de sa faute, et tiens l’œil mieux ouvertAu vif et doux éclat du trône qu’elle perd.
SCÈNE IV'.
CAMILLE, PLAUTINE, ALBIANE.
CAMILLE.
Agrérez-vous, madame, un fidèle serviceDont je viens faire hommage à mon impératrice?
PLAUTINE.
Je crois n’avoir pas droit de vous en empêcher;
Mais ce n’est pas ici qu’il vous la faut chercher.
CAMILLE.
Lorsque Galba vous donne à Pison pour épouse...
PLAUTINE.
Il n’est pas encor temps de vous en voir jalouse.
CAMILLE.
Si j’aimais toutefois ou l’empire ou Pison ,
Je pourrais déjà l’être avec quelque raison.
1 Ces petites picoteries de deux femmes, ces ironies, ces bra-vades continuelles, qui ne produisent rien du tout, seraientmauvaises quand même elles produiraient quelque chose. Cespetites scènes de remplissage sont fréquentes dans les dernièrespièces de Corneille. Jamais Racine n’est tombé dans ce défaut ;et quand il fait parler Hermione à Andromaque, Iphigénie àErj phile, Roxane à Atalide, il n’emploie point ces froides iro-nies, ces petits reproches comiques, ce ton bourgeois, ces ex-pressions de la conversation la plus familière ; il fait parler cesfemmes avec noblesse et avec sentiment; il louche le cœur, ilarrache même quelquefois des larmes : mais que Corneille estloin d’en faire répandre! (V.)
IV, SCÈNE IV.
PLAUTINE.
Et si j’aimais, madame, ou Pison ou l’empire,J’aurais quelque raison de ne m’en pas dédire.
Mais votre exemple apprend aux cœurs comme le mienQu’un généreux mépris quelquefois leur sied bien.CAMILLE.
Quoi ! l’empire et Pison n’ont rien pour vous d’ainta-plautine. [ble?
Ce que vous dédaignez je le tiens méprisable ;
Ce qui plaît à vos yeux aux miens semble aussi doux :Tant je trouve de gloire à me régler sur vous!CAMILLE.
Donc si j’aimais Othon...
PLAUTINE.
Je l’aimerais de même,
Si ma main avec moi donnait le diadème.
CAMILLE.
Ne peut-on sans le trône être digne de lui ?
PLAUTINE.
Je m’en rapporte à vous qu’il aime d’aujourd’hui.CAMILLE.
Vous pouvez mieux qu’une autre en dire des nouvelles ;Et comme vos ardeurs ont été mutuelles,
Votre exemple ne laisse à personne à douterQu’à moins de la couronne on peut le mériter.
PLAUTINE.
Mon exemple ne laisse à douter à personneQu’il pourra vous quitter à moins de la couronne.
CAMILLE.
Il a trouvé sans elle à vos yeux tant d’appas...
PLAUTINE.
Toutes les passions ne se ressemblent pas.
CAMILLE.
En effet, vous avez un mérite si rare...
PLAUTINE.
Mérite à part, l’amour est quelquefois bizarre ;Selon l’objet divers le goût est différent :
Aux unes on se donne, aux autres on se vend.
CAMILLE.
Qui connaissait Othon pouvait à la pareilleM’en donner en amie un avis à l’oreille.
PLAUTINE.
Et qui l’estime assez pour l’élever si haut
Peut, quand il lui plaira, m’apprendre ce qu’il vaut;
Afin que si mes feux ont ordre de renaître...
CAMILLE.
J’en ai fait quelque estime avant que le connaître, ’Et vous l’ai renvoyé dès que je l’ai connu.
PLAUTINE.
Qui vient de votre part est toujours bien venu.J’accepte le présent, et crois pouvoir sans honte,L’ayant de votre main, en tenir quelque compte.CAMILLE.
Pour vous rendre son Ame il vous est venu voir ?