158 OTHON, ACTE
S’il ne meurt que des coups dont je me suis vanté.
PLAUTINE.
Othon vivrait encore ?
ATTICUS.
Il triomphe, madame;
Et maître de l’État, comme vous de son âme,
Vous l’allez bientôt voir lui-même à vos genouxVous faire offre d’un sort qu’il n’aime que pour vous,Et dont sa passion dédaignerait la gloire,
Si vous ne vous faisiez le prix de sa victoire.
L’armée à son mérite enfin a fait raison ;
On porte devant lui la tête de Pison;
Et Camille tient mal ce qu’elle vient de dire,
Ou rend grâces pour vous aux dieux d’un autre empire,Et fatigue le ciel par des vœux superflusEn faveur d’un parti qu’il ne regarde plus.
MARTI AN.
Exécrable! ainsi donc ta promesse frivole....
ATTICUS.
Qui promet de trahir peut manquer de parole.
Si je n’eusse promis ce lâche assassinat,
Un autre par ton ordre edt commis l’attentat;
Et tout ce que j'ai dit n’était qu’un stratagèmePour livrer en ses mains Lacus et Galba même.
Galba n’a rien à craindre : on respecte son nom;
Et ce n’est que sous lui que veut régner Othon.
Quant à Lacus et toi, je vois peu d’apparenceQue vos jours à tous deux soient en même assurance,Si ce n’est que madame ait assez de bontéPour fléchir un vainqueur justement irrité.
Autour de ce palais nous avions deux cohortesQui déjà pour Othon en ont saisi les portes;
.l’y commande, madame ; et mon ordre aujourd’huiEst de vous obéir, et m’assurer de Jui.
Qu’on l’emmène, soldats! il blesse ici la vue.
MARTIAN.
Fut-il jamais disgrâce, ô dieux! plus imprévue?PLAUTINF., seule.
Je me trouble, et ne sais par quel pressentimentMon cœur n’ose goûter ce bonheur pleinement;
11 semble avec chagrin se livrer à la joie;
Et bien qu’en ses douceurs mon déplaisir se noie,
Je ne passe de l’une à l’autre extrémitéQu’avec un reste obscur d’esprit inquiété.
Je sens.... Mais que me veut Flavie épouvantée?
SCÈNE VI*.
PLAUTINE, FLAVIE.
FLAVIE.
Vous dire que du ciel la colère irritée,
1 Cette scène est aussi froide que tout le reste, parce qu’on
V, SCÈNE VI.
Ou plutôt du destin la jalouse fureur....
PLAUTINE.
Auraient-ils mis Othon aux fers de l’empereur?
Et dans ce grand succès la fortune inconstanteAurait-elle trompé notre plus douce attente?
FLAVIE.
Othon est libre, il règne; et toutefois, hélas!...
PLAUTINE.
Serait-il si blessé qu’on craignît son trépas ?
FLAVIE.
Non, partout à sa vue on a mis bas les armes ;
Mais enfin son bonheur vous va coûter des larmes.
PLAUTINE.
Explique, explique donc ce que je dois pleurer.
ne s’intéresse point du tout à ce Vinius, qu’on jette par la fenê-tre. Tout cet acte se passe à apprendre des nouvelles, sans qu’ily ait ni intrigue attachante, ni sentiments touchants, ni grandstableaux, ni beau dénoùmenl, ni beaux vers. Othon l’empe-reur ne réparait que pour dire qu’il est un malheureuxamant ; Camille est oubliée : Callia n’a paru dans la pièce quepour être trompé et tué. Puissent au moins ces réflexions per-suader les Jeunes auteurs qu’un sujet politique n’est point unsujet tragique; que ce qui est propre pour l’histoire l’est rare-ment pour le théâtre; qu’il faut dans la tragédie beaucoup desentiment et peu de raisonnements; que Taine doit être émuepar degrés; que, sans terreur et sans pitié, nul ouvrage dra-matique ne peut atteindre au but de l’art; et qu’enlin le styledoit être pur, vif, majestueux, et facile. Corneille, dans uneépilre au roi, dit qu’Olhou et Surcna
Ne sont point (les cadets indignes de Cinna.
Il y a, en effet, dans le commencement d’Othon , des vers aussiforts que les plus beaux de China ; mais la suite est bien loind’y répondre : aussi cette pièce n’est point restée au théâtre. Onjoua, la même année, VAstrale de Quinaull, célèbre par le ri-dicule que Despréaux lui a donné, mais plus célèbre alors parle prodigieuxsuccèsqu’elleeut. Ce qui lit ce succès, ce fut l’in-térêt qui parut régner dans la pièce. Le public élait las de tra-gédies en raisonnements, et de héros dissertateurs. Les cœursse laissèrent toucher par VAstrale, sans examiner si la pièceétait vraisemblable, bien conduite, bien écrite. Les passions yparlaient, et c’en fut assez. Les acteurs s’animèrent; ils portè-rent dans l’àme du spectateur un attendrissement auquel il n’é-tait point accoutumé. Les excellents ouvrages de l'inimitableRacine n’avaient point encore paru ; les véritables routes ducoeur étaient ignorées; celles que présentait VAslrute furentsuivies avec transport. Rien ne prouve mieux qu’il faut intéres-ser, puisque l’intérêt le plus mal amené échauffa tout le public,que des intrigues froides de politique glaçaient depuis plusieursannées. (V.) — Voltaire savait très-bien, et ne dit point assez,ce qui rendit si familières à Corneille ces idées politiques qu’ilne cesse de lui reprocher. Ce grand homme, presque voisindes derniers temps delà Ligue, et témoin, dans sa jeunesse,des guerres civiles qui eurent lieu sous Louis XIII et dans laminorité de Louis XIV, trouva, quand il commença h écrire,tous les esprits encore échauffés de ces idées politiques, et neconcevant rien au-dessus (Telles. Ce goût général décida néces-sairement celui de Corneille, dont le génie d’ailleurs semblaitappelé par la nature à traiter en maitre ces grands objets; maisl’ambition de ceux qui aspiraient à se rendre importants dansl’État ayant été réprimée, ces mêmes idées qui avaient eu tantd’altrait pour eux tirent place, sous le régné d'un jeune mo-narque qui en donna l’exemple à toute sa cour, aux sentimentstendres que Quinaull tenta le premier d’introduire sur lascène :révolution qui prépara le succès de l’immortel Racine. (P.)