TITE ET BÉRÉNICE,
Depuis plus de six moi la pompe s’en apprête,
Rome s’en fait d’avance en l’esprit une fête ;
Et tandis qu’à l’envi tout l’empire l’attend,
Mon cœur dans tout l’empire est le seul mécontent.
PLAIJTINE.
Que trouvez-vous, madame, ou d’amer ou de rude 1A voir qu’un tel bonheur n’ait plus d’incertitude?
Et quand dans quatre jours vous devez y monter,
Quel importun chagrin pouvez-vous écouter?
Si vous n’en êtes pas tout à fait la maîtresse,
Du moins à l’empereur cachez cette tristesse :
Le dangereux soupçon de n’être pas aiméPeut le rendre à l’objet dont il fut trop charmé.
Avant qu’il vous aimât, il aimait Bérénice :
Et s’il n’en put alors faire une impératrice,
A présent il est maître; et son père au tombeauNe peut plus le forcer d’éteindre un feu si beau.
DOMITIE.
C’est là ce qui me gêne, et l’image importuneQui trouble les douceurs de toute ma fortune.J’ambitionne et crains l’hymen d’un empereurDont j’ai lieu de douter si j’aurai tout le cœur.
Ce pompeux appareil, où sans cesse il ajoute,
Recule chaque jour un nœud qui le dégoûte.
R souffre chaque jour que le gouvernementVole ce qu’à me plaire il doit d’attachement;
Et ce qu’il en étale agit d’une manièreQui ne m’assure point d’une âme tout entière.
Souvent même, au milieu des offres de sa foi,
P semble tout à coup qu’il n’est pas avec moi,
Qu’il a quelque plus douce ou noble inquiétude.
Son feu de sa raison est l’effet et l'étude ;
R s’en fait un plaisir bien moins qu’un embarras,
Lt s’efforce à m’aimer; mais il ne m'aime pas.
PLAIJTINE.
V cet effort pour vous qui pourrait le contraindre ?Maître de l’univers, a-t-il un maître à craindre?
DOMITIE.
J’ai quelques droits, Plautine, à l’empire romain \Que le choix d’un époux peut mettre en bonne main :Mon père, avant le sien, élu pour cet empire 3 ,
Oue Corneille ail voulu imiler la mollesse du style de son rival,'lui seul alors était en possession des applaudissements au Ihcà-y®; mais il l’imite comme un homme robuste, sans grâce et"ans souplesse, qui voudrait se donner les attitudes gracieusesu un danseur agile et élégant. (V.)
1 Cette expression, et l 'amer et le rude, tout à fait la mal-fessc, un nœud reculé gui dégoûte, font bien voir que Cor-neille n’élait pas fait pour combattre Racine dans la carrière deuulgance et du sentiment (Y.)
. Où sont donc ces droits à l’empire qu’elle peut mettre en°°nne main ? quoi ! parce qu’elle est tille d’un Corbulon, queSUelques troupes voulurent déclarer césar, elle a des droits àempi re ? C’est heurter toutes les notions qu’on a du gouverne-|ni des Romains. (V.)
On n’est point élu pour l’empire, cela n’est pas français; ;
ACTE I, SCÈNE I. 21s
Préféra.... Tu le sais, et c’est assez t’en dire.
C’est par cet intérêt qu’il m’apporte sa foi ;
Mais pour le cœur, te dis-je, il n’est pas tout à moi.PLAIJTINE.
La chose est bien égale, il n’a pas tout le vôtre * :
S’il aime un aiitre objet, vous en aimez un autre ;
Et comme sa raison vous donne tous ses vœux,
Votre ardeur pour son rang fait pour lui tous vos feux.
DOMITIE.
Ne dis point qu’entre nous la chose soit égale.
Un divorce avec moi n’a rien qui le ravale ;
Sans avilir son sort, il me renvoie au mien;
Et du rang qui lui reste, il ne me reste rien.
PLADTINE.
Que ce que vous avez d’ambitieux caprice,Pardonnez-moi ce mot, vous fait un dur supplice!
Le cœur rempli d’amour, vous prenez un époux,Sans en avoir pour lui, sans qu’il en ait pour vous.Aimez pour être aimée, et montrez-lui vous-même,En l’aimant comme il faut, comme il faut qu’il vous aime ;Et si vous vous aimez, gagnez sur vous ce point,
De vous donner entière, ou ne vous donnez point.
DOMITIE.
Si l’amour quelquefois souffre qu’on le contraigne,
Il souffre rarement qu’une autre ardeur l’éteigne ;
Et quand l’ambition en met l’empire à bas,
Elle en fait son esclave, et ne l’étouffe pas >.
Mais un si fier esclave, ennemi de sa chaîne,
La secoue à toute heure, et la porte avec gêne ;
Et, maître de nos sens, qu’il appelle au secours,
Il échappe souvent, et murmure toujours.
et que veut dire ce préféra... avec ces points? On peut laisserune phrase suspendue quand on craint de s’expliquer, quand onaurait trop de choses à dire, quand on fait entendre par ce quisuit ce qu’on n’a pas voulu énoncer d’abord, et qu’on le faitplus fortement entendre que si on s'expliquait, comme dansBritannicus :
Et ce même Séucque , et ce même Rurrhus,
Qui depuis.... Rome alors estimait leurs vertus.
Mais ici ce préféra, ne signifie autre chose, sinon que Corbulonpréféra son devoir : ce n’était pas là la place d’une réticence.On s’est un peu étendu sur celte remarque, parce qu’elle con-tient une règle générale, et que ces réticences inutiles et dé-placées ne sont que trop communes. (V.)
1 La chose est bien égale, il n’a pas tout le vôtre ; vous enaimez un autre; et comme sa raison ; une ardeur pour unrang ; qu'entre nous la chose soit égale ; un divorce qui ra-vale; un sort à qui l'on renvoie ; ce que Domitie a d'ambi-tieux caprice qui lui fait un dur supplice; en l'aimantcomme il faut ; comme il faut qu'il vous aime. Est-il possibloqu’avec un tel style on ait voulu jouter contre Racine dans unouvrage où tout dépend du style ! (V.)
2 Je passe tous tes vers ou faibles, ou durs, ou qui offensentla langue, et je remarquerai seulement que voilà des disserta-tions sur l’amour, des sentences générales. Ce n’est pas làcomme il faut s’y prendre pour traiter une passion douce et-tendre; ce n’est pas là Horatii curiosa félicitas, et le molle deVirgile. (V.)