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Tome second.
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214 TITE ET BÉRÉNICE

Veux-tu que je te fasse un aveu tout sincère?

Je 11e puis aimer Tite, ou n’aimer pas son frère ;

Et, malgré cet amour, je ne puis m’arrêterQu’au degré le plus haut où je puisse monter.Laisse-moi retracer ma vie en ta mémoire :

Tu me connais assez pour en savoir l’histoire ' ;

Mais tu n’as pu connaître, à chaque événement,

De mon illustre orgueil quel fut le sentiment.

En naissant, je trouvai l’empire en ma famille.Néron m’eut pour parente , et Corbulon pour fille ;

Et le bruit qu’en tous lieux fit sa haute valeur,

Autant que ma naissance, enfla mon jeune cœur.

De l’éclat des grandeurs par là préoccupée,

Je vis d’un œil jaloux Octavie et Poppée;

Et Néron, des mortels et l’horreur et l’effroi,

M’edt paru grand héros, s’il m’eût offert sa foi.

Après tant de forfaits et de morts entassées ,

Les troupes du Levant, d’un tel monstre lassées,Pour césar en sa place élurent Corhulon.

Son austère vertu rejeta ce grand nom :

Un lâche assassinat en fut le prompt salaire.

Mais mon orgueil, sensible à ces honneurs d’un père,Prit de tout autre rang une assez forte horreur,

Pour me traiter dans l’âme en fille d’empereur.

Néron périt enfin. Trois empereurs de suiteVirent de leur fortune une assez prompte fuite.L’Orient de leurs noms fut à peine averti,

Qu’il fit Vespasian chef d’un plus fort parti.

Le ciel l’en avoua : ce guerrier magnanimePar Tite, son aîné, fit assiéger Solime;

Et, tandis qu’en Égypte il prit d’autres emplois,Domitian ici vint dispenser ses lois.

Je le vis et l’aimai. Ne blâme point ma flamme :

Rien de plus grand que lui n’éblouissait mon âme.

Je ne voyais point Tite, un hymen me l’ôtait.

Mille soupirs aidaient au rang qui me flattait, [père :Pour remplir tous nos vœux nous n’attendions qu’unIl vint, mais d’un esprit à nos vœux si contraire,

Que, quoi qu’on lui pût dire , 011 n’en put arracherCe qu’attendait un feu qui nous était si cher.

On 11’en sut point la cause; et divers bruits coururent,

1 Pourquoi donc répèle-t-elle cette histoire il une personnequi la sait si bien? Le sentiment de son illustre orgueil 11’estpas une raison suffisante pour fonder ce récit, qui d’ailleursest trop long et trop peu intéressant. Cette Domitie, partagéeentre l’ambition et l’amour, n’est véritablement ni ambitieuseni sensible. Ces caractères indécis et mitoyens ne peuvent ja-mais réussir, à moins que leur incertitude ne naisse d’une pas-sion violente, et qu’on 11e voie jusque dans cette indécision l’ef-fet du sentiment dominant qui les emporte. Tel est Pyrrhusdans Andromaque; caractère vraiment thé,ttral et tragique,excepté dans la scène imitée de Térence : Crois-tu, si je l'é-pouse, qu'Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse?et dans la scène où Pyrrhus vient dire à Hermione qu’il 11e peutl’aimer. Cette première scène de Domitie annonce que la piècesera sans intérêt : c’est le plus grand des défauts. (V.)

, ACTE I, SCÈNE I.

Qui tous à notre amour également déplurent.

J’en eus un long chagrin. Tite fit tôt aprèsDe Bérénice à Rome admirer les attraits.

Pour elle avec Martie il avait fait divorce ;

Et cette belle reine eut sur lui tant de force,

Que, pour montrer à tous sa flamme, et hautement,Il lui fit au palais prendre un appartement.L’empereur, bien qu’en l’âme il prévît quelle haineConcevrait tout l’État pour l’époux d’une reine,Sembla voir cet amour d’un œil indifférent,

Et laisser un cours libre aux flots de ce torrent.

Mais, sous les vains dehors de cette complaisance,On ménagea ce prince avec tant de prudence,

Qu’en dépit de son cœur, que charmaient tant d’ap-II l’obligea lui-même à revoir ses États. [pas,

A peine je le vis sans maîtresse et sans femme,

Que mon orgueil vers lui tourna toute mon âme ;

Et s’étant emparé des plus doux de mes soins,

Son frère commença de tne plaire un peu moins :

Non qu’il ne fût toujours maître de ma tendresse,Mais je la regardais ainsi qu’une faiblesse,

Comme un honteux effet d’un amour éperduQui me volait un rang que je me croyais dû.

Tite à peine sur moi jetait alors la vue ;

Cent fois avec douleur je m’en suis aperçue :

Mais ce qui consolait ce juste et long ennui,

C’est que Vespasian me. regardait pour lui.

Je commençais pourtant à 11'en plus rien attendre,Quand je vis en ses yeux quelque chose de tendre :

Il me rendit visite, et fit tout ce qu’on faitAlors qu’on veut aimer, ou qu’on aime en effet.

Je veux bien t’avouer que j’y crus du mystère,

Qu’il ne me disait rien que par l’ordre d’un père;Mais qui 11e pencherait à s’en désabuser,

Lorsque , ce père mort, il songe à m’épouser?

Toi, qui vois tout mon cœur, juge de son martyre :L’ambition l’entraîne, et l’amour le déchire ;

Quand je crois m’être mise au-dessus de l’amour,L’amour vers son objet me ramène à son tour ;

Je veux régner, et tremble à quitter ce que j’aime,

Et ne me saurais voir d’accord avec moi-même.

VLAUTINE.

Alt! si Domitian devenait empereur,

Que vous auriez bientôt calmé tout ce grand cœur!Que bientôt.... M ai s i 1 vient. Ce grn nd cœu r en soupire-DOMITIE.

Hélas! plus je le vois, moins je sais que lui dire.

Je l’aime, et le dédaigne; et, n’osant m’attendrir,

Je me veux mal des maux que je lui fais souffrir.